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Ouvrage : Rainer Rother, Karin Herbst-Messlinger (dir.), Hitler darstellen. Zur Entwicklung und Bedeutung einer filmischen Figur (Edition text+kritik, 2009). Recension par Caroline Moine.

Alors que le thème du nazisme et de la Seconde Guerre mondiale occupe depuis ces dernières années une place croissante dans les médias allemands, la question de la personnalité d’Adolf Hitler semble cristalliser la volonté de briser certains tabous dans la représentation de cette période. La Chute de O. Hirschbiegel (2004) est emblématique de ce phénomène. Si la performance d’acteur de Bruno Ganz a été largement saluée, la manière dont Hitler est mis en scène dans cette fiction retraçant les derniers jours du dictateur a donné lieu, par contre, à de vifs débats, en Allemagne comme à l’étranger. Pour mieux mesurer la spécificité des représentations actuelles, cet ouvrage, issu d’une conférence organisée fin 2007 à la Cinémathèque allemande/Musée du cinéma et de la télévision de Berlin, se propose de les inscrire dans le temps long. A travers l’étude de la représentation d’Hitler est retracée non seulement « la carrière d’une figure cinématographique » (p. 8) depuis les années 1930 mais également ses effets éventuels, à travers différents médias, sur la perception d’Hitler comme figure historique. Perspectives historiques et historiographiques, psychologiques et culturalistes se croisent pour enrichir l’analyse, souvent pertinente, des exemples retenus.

Un survol international des fictions où Hitler est mis en scène (plus d’une centaine) mène le lecteur du Dictateur de Ch. Chaplin (1940) à La Chute en passant par des films d’horreur ou de science-fiction au tournant des années 1960 et 1970 qui ont proposé une déconstruction subversive et efficace de l’image d’un Hitler charismatique (M. Fröhlich). Les deux études suivantes reviennent sur les spécificités nationales de ces représentations. Dans les productions hollywoodiennes anti-nazies des années 1940, Hitler est ainsi toujours interprété par un acteur américain et non par l’un des nombreux acteurs allemands exilés, faisant de cette figure une construction cinématographique avant tout américaine (R. Loewy). Durant la guerre froide, approches nationales et conflit idéologique expliquent les différences profondes entre les représentations d’Hitler à l’Ouest et à l’Est, même si les unes commes les autres témoignent d’une même difficulté à se confronter véritablement et directement à une telle figure (D. Kannapin).

L’apparition de nouvelles techniques et de nouveaux médias ont joué un rôle incontestable sur la manière de percevoir et de représenter l’histoire et la figure d’Hitler. Dans la production documentaire, après avoir été plutôt en retrait, Hitler est passé au premier plan, par le biais tout à la fois de l’évolution de la forme documentaire (place croissante des témoignages notamment) et de l’historiographie qui ont contribué à s’intéresser à la vie privée et la psychologie du personnage (J. Keilbach). L’humanisation actuelle du dictateur, à l’opposé des photomontages des années 1930 et 1940 de J. Heartfield notamment, n’est-elle pas liée à la diffusion croissante d’images en couleurs d’Hitler ? Depuis les années 1990 on semble assister à la fin d’un tabou, à la redécouverte de telles images et de bien d’autres, permettant de renouveler le corpus utilisé jusque-là dans les médias et de favoriser une approche plus intimiste du dictateur (B. Schafgans). Internet n’est pas en reste, jouant un rôle ici subversif incontournable, via notamment des clips autour de remixes d’images d’archives ou des dessins animés satiriques, absurdes, fort décapants et dérangeants comme ceux de Félix Gönnert, Adolf. J’suis seul dans mon bonker de 2006, en réponse à La Chute (S. Schultz).

Alors que H-U Wehler expose sa réflexion, en partie discutable, sur la domination charismatique d’Hitler qui expliquerait (dans la lignée de M. Weber), en plus de son talent d’homme politique, le pouvoir qu’il a pu exercer, J. Marbach revient sur Hitler acteur psychopathe, sans cesse en train de jouer un rôle, et C. Schmölders s’interroge sur la représentation du charisme d’Hitler et le lien dans nos sociétés entre la laideur et le mal.

Quelle est cependant l’influence de ces représentations médiatiques d’Hitler ? Une enquête menée en 2004 sur la réception de La Chute auprès d’élèves allemands montre que le film semble contribuer à humaniser Hitler sans pour autant créer un besoin de mieux comprendre le régime et sa chute, à l’encontre du discours de ses auteurs (W. Hofmann A. Baumert). Peut-on vraiment contribuer à une véritable réflexion et à une meilleure compréhension du phénomène que fut Hitler en insistant, dans ses représentations, sur ses aspects humains et ses faiblesses ? La réponse semble négative. M. Wildt critique fortement la revendication d’authenticité de La Chute, mais s’interroge plus largement sur les liens entre cinéma de fiction et histoire. Le succès et l’influence de tels films, ne montrent-ils pas que les historiens doivent enfin comprendre que les fictions posent à leur manière, par leur langage visuel, d’autres questions sur la vérité historique, l’authenticité ou le processus narratif ? Or les réponses scientifiques à ces questions, et à cette manière de les poser, restent à trouver.

Caroline Moine

Recension publiée dans Le Temps des médias n° 14, printemps 2010, p. 268-269.

Citer cet article : https://histoiredesmedias.com/Rainer-Rother-Karin-Herbst.html

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