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Ouvrage : Sébastien Denis, Le cinéma et la guerre d’Algérie. La propagande à l’écran (1945-1962) (Nouveau Monde éditions, 2009). Recension par Caroline Moine.

Issu d’une thèse en histoire du cinéma consacrée à « L’Etat, l’armée et le cinéma pendant la guerre d’Algérie », l’ouvrage de Sébastien Denis, maître de conférences en cinéma à l’Université de Provence, offre une belle étude sur « la manière dont l’Etat a utilisé le cinéma pour évoquer l’Algérie française entre 1945 et 1962 » (p. 11), à partir d’un corpus de près de 300 courts métrages (actualités, documentaires et fictions) produits principalement par des sociétés civiles privées sur commande de l’Etat français ou par le Service cinématographique des armées (SCA). L’originalité de ce travail est double. La chronologie choisie, de 1945 à 1962, permet de comparer la période précédant la guerre d’Algérie et le conflit lui-même, ce qui, dans le domaine de la production cinématographique, n’avait pas encore été fait, et, là aussi pour la première fois, films civils et militaires se trouvent réunies dans une même analyse, permettant de suivre par exemple les effets de circulations d’images d’un type de production à l’autre.

En annexe de l’ouvrage sont recensées les sources écrites (issues de 10 fonds d’archives différents), filmiques (dont 100 films visionnés) et orales (20 entretiens) exploitées par S. Denis, témoignant de l’ampleur du travail d’enquête mené. De fait, l’auteur s’est attaché à retracer avec minutie le contexte institutionnel, à Paris et à Alger, dans lequel ces courts métrages ont vu le jour (ch. 1 et 2), avant de proposer une analyse de l’image et du discours des films eux-mêmes, menée en trois temps : les représentations de l’Algérie française, de l’armée française puis des musulmans (ch. 3). Pour finir, l’étude de la diffusion montre notamment combien la propagande de l’Etat est restée, au final, limitée, quantitativement et qualitativement, cantonnée le plus souvent à des projections imposées : écoles, centres de formation en métropole ou camps d’internement en Algérie (ch. 4).

S. Denis mêle adroitement analyse institutionnelle et évocations de parcours individuels. L’étude sur « La fabrication des images militaires » (p. 151) et la manière dont les membres du SCA ont vécu leur travail, à Paris ou à Alger, offre ainsi, à partir d’entretiens, un ensemble de témoignages vivants et passionnants sur la diversité des expériences faites par ces jeunes appelés ou engagés. L’analyse, quantitative et qualitative, des films se fait ensuite autour de quelques thèmes et figures dont l’auteur étudie les récurrences et les évolutions. Un constat s’impose : l’iconographie exotique, mise en place dès les années 1930, se maintient, après 1945 et après 1954. La coupure intervient en réalité en 1958, avec l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir et la nouvelle politique menée en Algérie. Les sacrifiés à l’écran ne sont alors plus les musulmans mais les pieds-noirs et les harkis. Ces derniers ne cadrent en effet plus dans le discours officiel de l’Etat, alors que le paysan algérien devient ouvrier spécialisé et les élites musulmanes comme les femmes et les enfants les acteurs principaux de cette nouvelle mise en scène. Autre constat, la « monstration d’une non-guerre » reste la priorité, surtout pour les films militaires qui doivent « reconstituer une scène vécue » (p. 140) et non pas saisir la réalité sur le vif rappelle en 1957 une note, précieuse, de l’état-major.

A travers cette étude du rôle du cinéma dans la guerre psychologique menée en Algérie, c’est plus largement le passage de la « propagande », inavouée, au « cinéma d’information » puis aux « relations publiques » de l’Etat français qui est retracé. S. Denis souligne avec justesse combien l’Etat apprend en effet durant cette période à mobiliser le cinéma puis la télévision pour propager un discours qui, au nom de la modernité, peut être aussi condescendant vis-à-vis de certaines régions en métropole que du monde colonial.

Un DVD propose un choix judicieux de 14 courts-métrages issus du corpus analysé (6 productions civiles, de 1948 à 1955, et 8 militaires, de 1957 à 1961). Malheureusement, le livre ne propose aucun index, rendant plus difficile l’aller-retour entre ces films et leur analyse dans le texte. Parmi les films civils, signalons peut-être, pour le plaisir, la fiction La corniche d’amour (1955). La romance entre deux Européens permet au réalisateur de filmer, en couleurs, quelques lieux typiques de la Kabylie. Le film montre surtout combien ce cinéma de commande mit en scène des histoires déconnectées de la réalité dans une Algérie filmée comme un décor pittoresque (elle est peintre et lui photographe) et où la population musulmane était tenue aux seconds rôles. Parmi les films militaires, notons Contre guérilla de Philippe de Broca (1957), l’un des rares films d’instruction, comme le souligne S. Denis, à évoquer clairement l’Algérie et à ne pas éluder la mort des soldats, ou Les Compagnies de haut-parleurs et tracts (1957) sur les équipes chargées de diffuser une propagande par les médias auprès des populations locales dans une Algérie largement illettrée. Le DVD se clôt, logiquement, sur Demain l’Algérie (SCA, 1961), qui expose tout à la fois les bienfaits de la présence française depuis des décennies et l’Algérie s’engageant « sur la route d’un avenir heureux », vers l’indépendance, « après tant de douloureuses épreuves ». L’indépendance et la paix vont désormais de paire dans le nouveau discours des communiquants du gouvernement français.

Caroline Moine

Recension publiée dans Le Temps des médias n° 14, printemps 2010, p. 269-271.

Citer cet article : https://histoiredesmedias.com/Ouvrage-Sebastien-Denis-Le-cinema,2666.html

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