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Ouvrage : Antoine de Baecque, La cinéphilie. Invention d’un regard, histoire d’une culture, 1944-1968 (Fayard, 2003). Recension par Yannick Dehée.

Historien des Cahiers du cinéma et biographe de François Truffaut, Antoine de Baecque était bien placé pour nous livrer cette histoire d’une « passion française ». Le familier de ses écrits retrouvera ici les palimpsestes d’articles antérieurs (sur Sadoul, Dort, Daney…), mais l’ensemble remis en perspective constitue un véritable essai de forte ambition sur la cinéphilie. Celle-ci est définie comme « une manière de voir les films, d’en parler puis de diffuser ce discours », née dans les années 1940 et morte — pour certains — dans les années 1970.

Sur le plan théorique et méthodologique, l’auteur propose de « réintroduire du cinéma dans la discipline historique ». Longtemps, les historiens effrayés par l’histoire cinéphilique et encyclopédique du cinéma ont tenu à distance cet objet impur. En introduisant le concept d’ « histoire et cinéma », Marc Ferro et Pierre Sorlin ont tenté une première approche en termes de reflets déformés entre le film et la société, mais c’était « construire une discipline au risque d’une absence, le cinéma lui-même ». Pour dépasser ce « collage » de disciplines parallèles, Antoine de Baecque s’inscrit clairement dans une démarche d’histoire culturelle, consciente des spécificités de l’objet cinéma. Il s’agit « d’ancrer la vision du film dans toute la diversité des sources possibles, film placé en situation d’être vu avec, avec les textes qui l’accueillent, avec les gestes cérémoniels qui en guident la vision, avec les événements politiques et intellectuels qui en commandent la compréhension, avec les bouleversements sociaux qui en changent la signification, autant de registres historiques longtemps négligés non dans leur spécificité, mais dans leur dialogue avec le film ». Voilà un programme auquel on ne peut que souscrire — tout en se demandant s’il serait transposable à d’autres secteurs, moins « nobles », de cette histoire culturelle du cinéma, tant les sources font parfois défaut.

Cela n’enlève rien à la réussite de l’exercice, qui combine avec un égal succès les essais biographiques (Bazin, Sadoul), l’histoire de « grands moments » de la cinéphilie (le manifeste de Truffaut : « Une certaine tendance du cinéma français », l’ « affaire » de la cinémathèque) et la sismographie des débats internes aux Cahiers du cinéma. Le livre oscille entre synthèse des recherches en cours et défrichage de sources inédites pour fournir une première approche fiable et précise, sinon exhaustive.

Quelques idées reçues, que l’on trouve trop souvent dans les manuels, sont au passage nuancées (le « stalinisme » de Sadoul) ou corrigées (la « pureté » de Langlois face à l’autoritarisme obtus de Malraux en 1968… où l’on découvre que Langlois n’était pas en matière de conservation l’irréprochable défenseur du patrimoine que l’on a cru).

Sans surprise, François Truffaut et les Cahiers s’octroient la part du lion dans cette histoire. Ce parti pris offre à l’auteur l’occasion de beaux moments de bravoure, tel celui qui nous fait découvrir la genèse difficile du livre d’entretiens Hitchcock/Truffaut, lequel devait à la fois consacrer le roi du suspense comme fétiche de la jeune génération cinéphile, et devenir le livre de cinéma le plus fameux de l’histoire. La correspondance entre Truffaut, Hitchcok et l’éditeur Robert Laffont est passionnante et permet de suivre pas à pas leurs échanges et hésitations.

On pourra sans doute reprocher à de Baecque cette polarisation sur Truffaut et les Cahiers aux dépens d’autres chapelles. Par exemple, si Roger Tailleur, fait l’objet d’un chapitre, cela ne nous éclaire que par moments sur l’histoire de la revue Positif (qui attend encore son artisan, Thierry Frémeaux ayant ouvert la voie avec un article paru dans Vingtième siècle n°29, juillet-septembre 1989). D’autres revues ou mouvements sont encore plus rapidement esquissés ou mentionnés.

Le chapitre intitulé « Amour des femmes, amour du cinéma » apporte une perspective inattendue mais essentielle sur l’histoire de la cinéphilie. La plupart des historiens « oublient » pudiquement que dans les années 1950 et 1960, la salle de cinéma est d’abord le lieu de l’initiation érotique et celui de l’éducation sentimentale. De Baecque attaque de front et sans fausse pudeur cet aspect et élabore une thèse séduisante sur le passage d’une érotomanie « fétichiste » des années 1950, qui isole tel geste ou telle partie du corps adoré, à une cinéphilie plus moderne, adepte du réalisme des corps entièrement nus et filmés avec naturel (Bardot dans Et Dieu créa la femme).

En guise de conclusion (provisoire ?), l’auteur propose un portrait de Serge Daney, le « ciné-fils », premier intellectuel nostalgique du cinéma. Daney, dont la trajectoire professionnelle — des Cahiers à Libération — n’est pas sans préfigurer celle de de Baecque, s’inscrit de façon pessimiste dans « l’après » cinéphilie, mise à mal par les années 1970 et 1980. Les années 1970 ont été celles de la déstructuration du récit « classique » de cinéma ; 1968 et les années suivantes ont montré l’incapacité du septième art à enregistrer le fait politique et social ; enfin et surtout le cinéma s’est trouvé marginalisé par la télévision des années 1980. S’il n’est pas contestable qu’il a vu son importance culturelle et économique relativisée par le petit écran, on peut cependant discuter l’idée d’une mort brutale de la cinéphilie, incarnée par la mort prématurée de Daney. Au fond, de Baecque n’y croit pas non plus, lui qui poursuit la réflexion dans un entretien à la revue Esprit (mars-avril 2003) sur « la société des écrans » : fragmentation actuelle de la cinéphilie par genres, chapelles et revues, nouvelles pratiques (télévision thématique, DVD, internet…) façonnent déjà l’histoire culturelle de demain.

Yannick Dehée

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 1, 2003, automne 2003, p. 261-263.

Citer cet article : https://histoiredesmedias.com/Ouvrage-Antoine-de-Baecque-La.html

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