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Ouvrage : Anne-Claude Ambroise-Rendu, Petits récits des désordres ordinaires, Les faits divers dans la presse française des débuts de la IIIe République à la Grande Guerre (Seli Arslan, 2004). Recension par Marie-Ève Thérenty.

« Sur le lit, sa femme était couchée, la tête broyée par plusieurs balles : de son crâne troué s’échappait un filet de sang et de matière cérébrale qui coulait le long de l’oreiller jusque dans les draps » (Le Figaro, 31 mars 1880). S’il existe un type de récit daté, c’est bien le fait divers. C’est pourquoi sans doute il fascine tant les historiens et particulièrement les dix-neuviémistes. Après les travaux fondateurs de Dominique Kalifa sur le récit criminel (L’Encre et le sang, récits de crimes et société à la Belle Époque, Fayard, 1995), Anne-Claude Ambroise-Rendu publie la réécriture de sa thèse sur les faits divers dans la presse française depuis les débuts de la Troisième République – ou peut-être plus exactement depuis l’affaire Troppmann – jusqu’à la Grande Guerre. Dans cet ouvrage, Anne-Claude Ambroise Rendu étudie le fait divers sur un corpus de 16 496 récits tirés de quatre périodiques représentatifs : Le Petit Journal, quotidien populaire, Le Figaro, quotidien parisien et mondain, La Dépêche, quotidien radical toulousain, et Le Courrier de la Montagne, hebdomadaire conservateur et catholique du Doubs. Le fait divers constitue, à cette époque, un texte de communion et de socialité au moment où se construit une presse de masse fondée sur la fédération d’une opinion publique. Le fait divers « peut être approché comme la narration fragmentée mais continue du quotidien où communie toute une société par-delà ses multiples motifs de division » précise Anne-Claude Ambroise-Rendu qui voit donc dans le fait divers avant tout un récit et une reconstruction d’événement et, en historienne de la culture, le terrain idéal d’expérimentation d’une approche du xixe siècle. Parce qu’il est souvent récit d’une transgression du code, le fait divers met en avant la norme qu’il transgresse, la rend palpable à l’historien. Le fait divers n’est pas seulement une peinture totale et panoptique du monde à travers des détails anodins et des faits significativement exceptionnels, il définit aussi ou il révèle ce qu’est la normalité des conduites. La répartition des faits divers dessine les préoccupations d’une époque, ses fantasmes et ses tabous.

Le livre d’Anne-Claude Ambroise-Rendu s’inscrit dans cette nouvelle histoire culturelle de la presse qui se dessine en ce moment en France et qui s’intéresse autant aux genres journalistiques qu’aux représentations que ces formes génériques mettent en place. Ce livre convoque un arsenal de références qui concernent aussi bien l’histoire des médias, l’histoire des idées, l’histoire des sensibilités, ou l’histoire politique que les théories de l’énonciation ou la narratologie. Essentiellement, ce livre pointe un changement de paradigme pour le fait divers qui évolue d’un système narratif marqué par le modèle romanesque et le « canard » à un récit qui tâche de répondre aux nouvelles règles édictées par l’ère de l’information en intégrant l’enquête de presse, le démenti ou les interviews. En ce qui concerne les sujets traités, la cartographie des faits relatés dessine des absences et des reliefs qui nous étonnent, nous lecteurs du xxie siècle, avec des tabous manifestes sur les viols et les incestes, des angoisses datées sur les foules meurtrières et révolutionnaires et des récits qui prennent parfois plaisir à s’attarder sur le crime passionnel ou sur les exécutions capitales dans une poétique de l’horrible qui n’est plus la nôtre.

Ce livre est donc passionnant parce qu’avec les multiples embryons de récits désopilants ou horrifiques qu’il relate, il fait revivre toute une époque à travers sa peur de la vitesse, des machines ou sa fascination pour le corps morcelé ou broyé. Certes l’ouvrage, avec son souci de la précision historique, est quelquefois contraint à une énumération exhaustive des cas, mais ce n’est jamais aux dépens du fil problématique, ni de l’intérêt qui – comme dans un bon roman policier ou une enquête journalistique réussie – se maintient jusqu’au point ultime.

Marie-Ève Thérenty

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 4, printemps 2005, p. 266-268.

Citer cet article : https://histoiredesmedias.com/Ouvrage-Anne-Claude-Ambroise-Rendu.html

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