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Ouvrages : Judith Sylvester, Suzanne Hoffman, Reporting from the front. The media and the military (Rowman and Littlefield, 2005) ; Lee Artz, Yahya Kamalipour (dir.), Bring ‘em on. Media and politics in the Iraq war (Rowman and Littlefield, 2005). Recension par Michael Palmer.

Même éditeur, thème semblable, approches très différentes… Le Temps des médias ayant consacré un numéro récent (N° 4, printemps 2005) à « Dire et montrer la guerre autrement », revisitons ici diverses perspectives et approches développées par ceux qui, aux États-Unis et dans divers pays anglophones, scrutent les discours véhiculés par le gouvernement fédéral et les médias états-uniens, ainsi que les rapports entre les responsables politiques et militaires d’une part, et les journalistes et les chercheurs d’autre part, qu’ils soient producteurs ou analystes de ces discours. Reporting from the front prend place dans une littérature abondante aux États-Unis et au Royaume-Uni : peu après « l’Evénement » considéré, les chercheurs interrogent les modalités de la couverture d’un conflit militaire récent, aux enjeux géopolitiques certains, à partir d’entretiens avec des journalistes que ces derniers soient des « vieux routiers », devenus des noms symboliques pour les moins expérimentés, ou alors des correspondants de guerre ou envoyés spéciaux plutôt jeunes, qui couvraient le conflit pour les médias audiovisuels, de la presse écrite, des agences, des sites en ligne, etc., mais également avec des militaires chargés de rapports avec les médias, et avec des responsables hiérarchiques qui, tant dans les forces armées que dans les rédactions, avaient à fixer la politique à suivre (military policy, news/editoral policy) avant et après l’invasion d’Irak (mars 2003).

Reporting from the front présentée et analyses les propos à cet égard d’une trentaine de personnes, dont deux seulement proviennent du ministère de la défense. Question lancinante au Pentagone : que faire des six cents journalistes agrées « embarqués », « encadrés », « embrigadés »… ? Cette politique aurait été conçue et formulée dès l’automne 2002 afin de concilier les objectifs souvent opposés des militaires et des journalistes « sur le terrain ». Les auteurs prétendent que la couverture pour un public international aussi bien qu’états-unien, en temps dit « réel » (du 23 mars au 1er mai) de l’invasion rapide qui suivit le blitzkrieg qu’était le bombardement « shock and awe » de Bagdad, constituait une première mondiale.

La gamme des journalistes qui alimentaient la copie média des sites internet, titres de la « PQR » états-unienne, stations de radio, chaînes de télévision, agences de presse ici convoquée, est des plus larges. Mais les discours pointés sont plutôt ceux des « mainstream media », ceux que pratiquerait le « middle America » du « main street » - représentation qui perdure… - qui, à l’époque, soutenait massivement l’invasion. Se greffait dessus la tension récurrente entre les sources militaires et les journalistes, y compris quelques reporters et correspondants de guerre qui avaient couvert la guerre du Golfe de 1990-91 et qui n’étaient pas nées de la dernière pluie… Place est faite aux nombreux « ratés » de la politique du contrôle de l’accès des journalistes, et sur le refus de certains journalistes de jouer les « embarqués », et qui agissaient en « unilatéraux ». Mais comment dire ? si l’on apprend que les médias se voyaient proposés en tout 920 postes d’« embarqués », et que les ressemblances et différences de la politique du « media management » par les forces armées, en Irak (1990-1), comme au cours des conflits yougoslaves, sont bel et bien identifiées, les tensions réelles entre journalistes et militaires en 2003 sont insuffisamment évoquées ; on pense ici aux nombreuses occasions, au début des hostilités, où les journalistes avaient à signaler les circonstances de la mort des soldats britanniques et états-uniens, suite au tirs malencontreux (« friendly fire ») des forces amies.

Grâce donc aux entretiens après l’invasion (mais non datés, et insuffisamment sourcés), cette histoire des conditions dans lesquelles opéraient les journalistes « sur le terrain » ou ailleurs, est somme toute une synthèse utile : consigner dans les délais brefs les propos et analyses des journalistes ayant à couvrir une question « sensible » est une tâche à laquelle s’attèlent bien des enseignants-chercheurs outre-Atlantique. Signalons les deux auteurs de cet ouvrage dirent de même dans un livre paru en 2002, portant que les 24 journalistes féminins qui « vécurent », « couvrirent », les événements du « nine/eleven », du 11.9.2001, les « avions-attentats » de New York, de Washington DC et en Pennsylvanie.

Titre ironique (qui renvoie à une certains gloriole…) Bring ‘em on reprend une phrase formulée par George W. Bush dont le discours, selon les auteurs, « fait penser au fascisme, par sa méfiance et sa haine du langage ». Les auteurs se situent dans le camp de la « communication critique », critique qui témoigne d’un engagement citoyen et d’un interventionnisme contestataire tant à l’Université que dans la société. Les quinze chapitres et essais de l’ouvrage reflètent la diversité de telles critiques, formulées par les chercheurs engagés, qu’ils se trouvent aux États-Unis, en Australie, en Allemagne, en Autriche, au Canada ou en Norvège. Si Reporting from the front fait revivre les conditions de la production du discours des « mainstream media », Bring ‘em on revisite la genèse de ce discours, l’action de ces médias en « forgerons de consensus » (N. Chomsky, E. Herman), favorable au renversement du régime de Saddam Hussein par une intervention armée ; il désosse le discours de politiques comme G.W. Bush et de journalistes-vedettes comme Dan Rather, présentateur, jusqu’en 2005, d’un « JT » parmi les plus regardés.

Un certain discours jargonnant cohabite ici, parfois, avec des critiques en règle mues par la passion : les « voix » ici sont plus hétérogènes que celles convoquées par Sylvester et Hoffman. Le postulat de départ : les élites politiques, militaires, économiques et financières, médiatiques créent ou contrôlent les médias qui aliènent les lecteurs et les spectateurs devenus consommateurs passifs, intégrés et « normés », et non pas des citoyens à la fois engagés et critiques. La thèse est connue. C’est plutôt le détail, le modus operandi qui retient l’intérêt. Le va-et-vient entre les normes culturelles, pratiques et discours médiatiques et objectifs surplombants des politiques en phase avec les élites précitées se trouvent disséquées, ici, dans des analyses qui traitent des médias et de la politique pendant la guerre d’Irak (2003). S’il est des objets d’étude qui se prêtent aisément à de telles analyses critiques l’impact de la chaîne Fox news sur l’opinion aux États-Unis, par exemple, il est d’autres dont l’analyse exige plus de doigté, ce qui s’avère être parfois le cas : on songe à ceux qui scrutent l’écart grandissant entre les discours « média-majoritaires » aux États-Unis, d’une part, et les voix discordantes, aux États-Unis comme ailleurs, et l’incompréhension croissante entre les deux qui en résulte.

Les études les plus percutantes centrent sur la manière d’expliciter l’implicite, de scruter ce que l’on donne comme des évidences plausibles. Comment, par exemple, Time et Newsweek, les deux principaux news magazines états-uniens, semblaient rendre légitime une politique interventionniste pourtant contestable ; ils prédisposaient leur lectorat, sous couvert d’une copie centrée sur le factuel, à adhérer à une vision « bushienne et blairiste » ; la supériorité technologique des forces « US/UK » renforcerait « la justice » de la cause alliée et de la nécessaire « guerre préventive » (Articles de M. Gasger, de C. Fuchs).

D’autres études portent sur la construction ou le renforcement des stéréotypes depuis le « 9/11 ». On comprend d’autant plus aisément le peu de réussite des politiques (« public diplomacy ») menée pour améliorer l’image de marque des États-Unis, notamment au Moyen-Orient. En nommant une ancienne responsable de publicité/communication chez J. Walter Thompson, comme sous-secrétaire d’état chargé de cette « diplomatie publique », le ministre des affaires étrangères Colin Powell affirma : « nous avons à vendre un produit ». En effet, « le patriotisme et le produit », ainsi que les protestations que suscite ce binôme, captent la cible de cet ouvrage.

L’analyse des « journalistes embarqués », conduite ici par H. Brandenburg, s’avère autrement plus riche que celle qui figure dans l’ouvrage précédent : on y évoque même le « syndrome de Stockholm », allusion à l’étude de D. Lang (1974) - qui fait encore référence - sur l’empathie qui se tisse, les jours passés ensemble, entre des protagonistes initialement en position opposée (le journaliste et le militaire, le « kidnappeur » et son otage…) D’après certains, il n’y a pas eu d’armes de destruction massive en Irak ; ou plutôt, l’affirmation répétée de leur existence par « Bush et Blair », et la complicité de bien des médias, induits en erreur par leurs propos ou enquêtant insuffisamment de manière autonome, soulèvent encore l’indignation, outre-manche et outre-Atlantique. Bring’em on en porte trace : les discours qui ressortent de supports aussi variés que les rapports officieux réalisés pour le compte des autorités à Washington D.C. ou alors la teneur des consignes d’un grand réseau de radio (Clear Channel, environ 1 200 stations affiliées) qui interdisaient, par exemple, la diffusion sur les ondes d’un groupe « country music », aux propos contestataires le lead singer des Dixie Chicks : « nous (qui venons aussi du Texas) avons honte du président des États-Unis »… suggère la diversité des médias, des industries culturelles et des acteurs publics et privés ici scrutés.

Michael Palmer

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 6, printemps 2006, p. 251-254.

Citer cet article : http://histoiredesmedias.com/Ouvrages-Judith-Sylvester-Suzanne.html

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