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Ouvrage : Sylvie Thiéblemont-Dollet (dir.), Minorités interculturelles et Médias (Presse Universitaire de Nancy, 2009). Recension par Virginie Sassoon.

Dirigée par Sylvie Thiéblemont-Dollet, cette publication s’inscrit dans la lignée de deux précédents ouvrages, L’interculturalité dans tous ses états (2006) et Art, médiation et Interculturalité (2008). Son objectif est de présenter de nouveaux questionnements interculturels et d’offrir plusieurs analyses autour de la notion de « visibilité interculturelle » des populations immigrées et/ou d’origine immigrée en Europe et ailleurs, dans les espaces publics et médiatiques, avec un focus particulier sur la situation des femmes. Dans la première partie de l’ouvrage, intitulée « Minorités interculturelles au féminin », l’article de Philippe Hamman dresse un état des lieux des travaux scientifiques en retenant la notion de rapports sociaux de sexe, qui s’est imposée dans les années 1980 en sociologie en France. Contrairement au concept d’origine anglo-saxonne de « genre », « illustration de la force du flou » et dont la polysémie explique le succès de ses multiples appropriations, la notion de rapport sociaux de sexe permet de souligner trois traits majeurs pour l’auteur : la place centrale de l’antagonisme, celle du travail (comme levier de domination et d’émancipation), et les interactions entre rapports de sexe et de classe. Les observations récentes révèlent des évolutions contradictoires : la réduction des inégalités et leur maintien dans l’espace domestique, l’espace public, l’école et la sphère professionnelle. L’auteur propose un panorama des concepts et théories, à travers deux thématiques aux entrées multiples : le travail comme analyseur des rapports sociaux de sexe et les espaces des féminismes et des antiféminismes. Pour sa part, Irma Ramos Santana s’est intéressée à la situation des femmes immigrées d’Amérique latine dans le contexte de la mondialisation, en France, en Espagne et en Italie. Si ces femmes se sont intégrées au marché du travail des sociétés d’accueil, du fait de leurs flexibilité, mobilité et disponibilité, leur participation à l’espace public reste marginale. Des espaces publics alternatifs se sont donc constitués, tels que les blogs sur Internet, qui permettent à ces groupes minoritaires subordonnés de formuler « leur propre interprétation de leurs identités, leurs intérêts et leurs besoins ». Ces arènes discursives parallèles font émerger « les attentes sociales de ceux qui sont sans moyen d’expression parce que non constitués en locuteurs sociaux : les femmes immigrantes dans un monde globalisé ». Néanmoins, cela ne signifie pas que ces minorités soient reconnues dans les espaces publics et le dialogue politique. L’auteur souligne dans cette perspective le rôle – souvent défaillant – de l’Etat-nation pour assurer l’interface entre les minorités et la société d’accueil et faciliter leur insertion.

De son côté, Estrella Israël Garzon décrypte les mécanismes et les méfaits du traitement médiatique des violences faites aux femmes en Espagne, souvent appréhendées comme une fatalité. Si la visibilité accrue des mauvais traitements a permis de transformer ce qui relevait du privé en un problème social, l’auteur dénonce une tendance à la spectacularisation et une attitude compassionnelle vis-à-vis des hommes violents. Elle donne des pistes pour un autre journalisme, social et interculturel, à même de traiter ce sujet avec plus de justesse, de cohérence et de profondeur. Elle recommande par exemple l’adoption d’un « code de bonnes pratiques », le développement de l’information numérique et de dossiers spéciaux, dont les textes sont complétés par d’autres ressources multimédia. A travers la question des violences envers les femmes, l’auteur interroge les pratiques professionnelles, la déontologie, l’engagement, et plus largement la responsabilité des médias pour « stimuler l’élaboration de codes moraux pour bannir les messages sexistes ou permissifs ».

La contribution de Sylvie Thiéblemont-Dollet revient sur la situation des femmes immigrées en France et leur militantisme, à travers le mouvement « Ni Putes Ni Soumises », de 2000 à 2008. Les femmes issues de l’immigration ont un sentiment d’exclusion et vivent des discriminations multiples en raison de leur statut social, de leur origine et de leur lieu d’habitation. Néanmoins, elles ont la volonté de faire entendre leur voix et de participer à l’espace public. L’auteur revient sur l’histoire de ce mouvement et analyse la façon dont la prise de parole civique de ces femmes participe de la désacralisation de la parole politique et fait apparaître de nouvelles formes de participation publique. La stratégie communicationnelle de ce mouvement s’est aussi fondée sur l’expression d’une parole identitaire, une identité de femme, immigrée, vivant dans les quartiers. Cette stratégie de reconnaissance et de visibilité, pour se distinguer des autres femmes et féministes mais aussi des hommes des banlieues, a notamment « contribué à effacer l’invisibilité militante au féminin ». De son côté, Gabriela Torres Ramos s’est intéressée au rôle central des femmes âgées dans les groupes Nahuas peuplant la région centrale du Mexique Ancien (900-1521). Porteuses de la mémoire collective, ces femmes sont respectées de tous. Considérées comme des sages et la mémoire vive de la société, « ces femmes âgées ont eu la charge de transmettre les connaissances historico-mythiques, les doctrines religieuses et les préceptes moraux. » L’article fait ainsi apparaître leur rôle capital dans l’éducation et comme agents d’intégration de l’individu à la société.

Dans la deuxième partie de la publication, intitulée « Minorités et médias », l’article de Sabrina Cataldo propose un panorama du paysage audiovisuel local du bassin mosellan. Elle y présente son questionnement de recherche qui porte sur la façon dont l’immigration est traitée au sein de ces télévisions locales, considérées comme des outils de proximité et bénéficiant d’une forte crédibilité auprès de la population.

Le texte de Laurence Schwob revient sur la situation des aborigènes d’Australie, un « peuple meurtri », victime de massacres et d’une politique d’assimilation qui a eu pour objectif « d’enrayer leur culture ». L’auteur montre que leur art pictural a été une forme de résistance contre la colonisation et un moyen de sensibiliser l’opinion publique. Aujourd’hui, même si de fortes inégalités subsistent, ils se sont emparés d’Internet comme un moyen de communication et d’expression. L’article de Christophe Vatter propose quant à lui une analyse comparative de deux séries télévisée, l’une canadienne, Pure Laine, l’autre allemande, Le turc pour débutants. L’auteur montre comment la télévision peut refléter, selon diverses modalités, les réalités de la coexistence de différentes communautés, et surtout interroger notre rapport au multiculturel et à l’identité culturelle. Enfin, la contribution de Linda Saadaoui permet de mieux comprendre les dynamiques contemporaines de la société luxembourgeoise, qui compte trois langues officielles, près de 150 nationalités différentes et de nombreux travailleurs transfrontaliers. L’auteur revient sur « la guerre des drapeaux », fait divers apparu dans la presse luxembourgeoise en 2006 à l’occasion de la compétition mondiale de football. Il apparaît que la question identitaire, vue ici à travers l’affichage des drapeaux des pays d’origine, reste, au-delà du « paradigme économique », décisive et révèle la position du minoritaire et du dominant. Si l’on peut déplorer l’absence de cadrage théorique concernant certaines notions clés, telles que « minorités interculturelles » ou « visibilité interculturelle » en préalable, ainsi que l’hétérogénéité des textes, tant sur le plan du contenu que de la forme, cet ouvrage collectif réunit des contributions d’une richesse incontestable et ouvre de stimulantes pistes de réflexions concernant les enjeux de la représentation et de l’expression des minorités dans l’espace public et médiatique.

Virginie Sassoon

Recension publiée dans Le Temps des médias n° 14, printemps 2010, p. 264-266.

Citer cet article : http://histoiredesmedias.com/Ouvrage-Sylvie-Thieblemont-Dollet.html

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