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Ouvrage : Pierre Musso, Berlusconi. Le nouveau prince (Éditions de l’Aube, 2003). Recension par Christian Delporte.

« Personne plus que moi n’est un rêveur », aime à dire Silvio Berlusconi ; mais « un rêveur pragmatique », car « je cherche à transformer mes rêves en réalités ». La clé du personnage qui séduit, indigne ou intrigue, est peut-être là, dans cette formule apparemment anodine. Le plus grand marchand de rêves d’Italie, grâce à son empire médiatique, a su, non seulement transposer l’univers fictionnel de la télévision dans la sphère publique, convaincre les Italiens que le rêve était possible, mais encore les persuader qu’il était le seul à pouvoir l’accomplir. Il est difficile d’écrire sur Berlusconi sans passion. C’est pourtant le défi que relève Pierre Musso, en fin connaisseur de l’Italie et du champ politique. Non, affirme-t-il, l’arrivée au pouvoir du Cavaliere n’est pas un « accident » de l’histoire. N’y voir qu’une vaste manipulation médiatique ou invoquer un faisceau de circonstances favorables, c’est réduire un phénomène infiniment complexe et en minimiser la portée. De même est-il faux de considérer les deux facettes du personnage — l’entrepreneur de médias, l’homme politique — indépendamment l’une de l’autre. Berlusconi n’est pas un patron qui fait de la politique : il est porteur d’un projet politique et d’une vision de la société, qui découlent directement de ses expériences de l’entreprise et de la télévision, ce que Musso appelle le « modèle d’intégration berlusconien ». À ce titre, son engagement dans l’espace public n’est pas fortuit ou accidentel : il est un aboutissement légitimé par sa réussite sociale.

Berlusconi est, dans le monde des affaires, le tenant d’un néocapitalisme qui a bouleversé les hiérarchies, les valeurs, les pratiques, en misant sur le secteur de la communication. Longtemps considéré par ses égaux comme un parvenu, l’homme, devenu le plus riche d’Italie, s’est bâti une réputation de self made man, faisant de la Fininvest, au début des années 1990, le deuxième groupe privé de la péninsule. Se saisissant de la télévision dès la fin des années 1970, d’abord à travers ses réseaux locaux, il a su profiter de ses amitiés politiques et des vides de la législation, pour dominer, sans partage, le secteur privé national. Or, comme le montre très bien Musso, cette conquête s’est accomplie en une manière de révolution symbolique. Elle s’est faite d’abord contre la RAI, devenue, dans le discours berlusconien, l’emblème de la dépendance politique et de l’archaïsme étatique. Elle s’est bâtie ensuite en imposant, comme résolument modernes et libres, les fondements de la néotélévision, conçue pour mettre en relation l’entreprise et le consommateur, pour capter le temps du téléspectateur et le transformer en audience vendue aux annonceurs ; une néotélévision qui, par l’imaginaire qu’elle construit, est une machine à « fictionner » la société (U. Eco).

L’écroulement du système politique italien, en 1992, fait figure, pour Berlusconi, de « divine surprise ». Alors que son groupe connaît de graves difficultés, que la justice menace, la déliquescence de l’État, la disparition de la démocratie chrétienne et l’adoption d’un mode de scrutin, source de bipolarisation et de personnalisation de la vie publique, dégagent un espace politique qu’il occupe aussitôt. L’Italie déboussolée a besoin d’espoir, de rêve, de neuf. Telle est la demande politique ; telle est l’offre proposée par Berlusconi avec Forza Italia, mouvement bâti en quelques jours par la filiale de son groupe, spécialisée dans la publicité, Publitalia. Le marketing berlusconien paie. Durant la campagne de 1994, qui le mène à la présidence du Conseil, le Cavaliere, passé maître dans la production symbolique, s’applique à développer le mythe télévisuel qu’il a forgé, dans une relation de miroir avec les électeurs-téléspectateurs. Certes, il ne reste que quelques mois au pouvoir, mais il triomphe de nouveau en 2001, après avoir transformé Forza Italia en un véritable parti politique. Pourtant sa démarche n’a pas changé : elle reste fondée sur la transposition au réel des représentations télévisuelles, la fable se substituant à l’utopie politique défaillante. Ainsi, durant la campagne, fait-il diffuser à 12 millions d’exemplaires une brochure illustrée, Una storia italiana, où sa vie s’identifie à un roman-photo en couleurs, dont il est le héros.

Mais, ce que montre surtout Musso, c’est la logique qui relient, dans le « modèle d’intégration berlusconien », les sphères marchande, télévisuelle et politique. Avec Berlusconi, c’est l’entreprise comme institution sociale et la télévision comme mode de production d’imaginaire qui prennent le pouvoir. Si la société est un marché, l’Italie est une firme. « Je serai le PDG de l’Italie », aurait-il dit. La pratique politique est perçue selon la loi de l’offre et la demande ; le citoyen-électeur se confond avec le consommateur-téléspectateur. Fermement appuyé sur le rêve d’une Italie fière d’elle-même dont il serait l’incarnation, Berlusconi crée un nouvel espace symbolique prescriptif de valeurs et de croyances structurées autour de l’efficacité technico-économique, et se distingue comme le « commanager » (néologisme forgé sur les mots de « communication » et de « management ») d’une vaste entreprise-spectacle. À ce titre, il se situe en Europe à l’avant-garde d’une « contre-révolution libérale » dont la force, insiste Musso, se situe d’abord dans la production symbolique, et qu’il convient de ne pas sous-estimer.

Précisément parce qu’elle est convaincante, la démonstration fait froid dans le dos. Les plus optimistes s’en remettront alors à la clairvoyance des opinions et l’action des forces sociales qui, à bien des égards, sont les grandes absentes de ce livre, par ailleurs fort stimulant.

Christian Delporte

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 3, automne 2004, p. 246-247.

Citer cet article : http://histoiredesmedias.com/Ouvrage-Pierre-Musso-Berlusconi-Le.html

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