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Ouvrage : Philippe Kaenel, François Vallotton (dir.), Les images en guerre (1914-1945). De la Suisse à l’Europe (Editions Antipodes, 2008). Recension par Caroline Moine.

Fruit d’un séminaire tenu à l’Université de Lausanne, l’ouvrage rassemble les contributions de chercheurs suisses, français, britannique et italien qui se sont livrés à une « lecture matérielle, sociale, esthétique des cultures de guerre » à travers une approche des deux conflits mondiaux. Le résultat est un livre fort stimulant, dont les contributions se font souvent écho et s’inscrivent clairement dans les débats historiographiques actuels. On ne peut en outre que saluer le travail d’édition qui a permis la reproduction de la plupart des images analysées dans le texte.

Philippe Kaenel et François Vallotton commencent par dresser un vaste panorama historique de la représentation artistique et iconographique de la guerre en Suisse, comme terrain d’affrontement privilégié de la mobilisation iconographique de la période, au croisement de différentes propagandes, mais aussi comme lieu d’exil pour de nombreux artistes et intellectuels. Après 1914 quelques grandes figures s’imposèrent dans l’espace public comme la sentinelle, qui nourrit l’illusion d’un combattant pacifique. Si l’infirmière s’imposa aussi dans cette imagerie de guerre, il n’en fallut pas moins attendre 1971 pour que les femmes aient le droit de vote au niveau fédéral. A travers l’analyse des affiches des sections nationales de la Croix-Rouge, Céline Schoeni montre de même que l’infirmière y est représentée en « mère de tous les hommes », en ange salvateur ou en séductrice, sans que sa qualification professionnelle ne soit jamais mise en avant : la culture de guerre reprend ainsi des stéréotypes anciens plutôt qu’elle ne crée ici une rupture dans la représentation normative des rôles et des identités sexuées.

A l’image de cette étude, la majorité des contributions s’inscrivent dans une analyse comparative entre les pays belligérants, s’interrogeant notamment sur la validité de l’échelle nationale pour l’étude des représentations. Le projet européen La mémoire des Alpes, présenté par Ersilia Alessandrone Perona, est à ce titre exemplaire : mener une étude croisée des mémoires française, italienne et suisse concernant les années 1940 et 1944 dans la région, puis transmettre au grand public les résultats des travaux scientifiques, par le biais notamment de cédérom, d’expositions ou d’itinéraires de tourisme culturel. David Welsh, spécialiste de la propagande en Allemagne, propose lui un aperçu des représentations de l’ennemi extérieur et intérieur pendant les deux guerres, à travers la caricature, la fiction, le documentaire et le dessin animé britannique, américain ou allemand.

De fait, la comparaison porte également sur les différentes types d’images mobilisées pendant et après un conflit (peinture, affiche, photographie, cinéma, BD), montrant la circulation de motifs et de figures visuelles mais aussi l’apparition d’un nouveau langage lié à l’expérience de la guerre. Joëlle Beurier, dans son analyse comparée de l’iconographie du combat pendant les deux guerres dans la presse illustrée allemande et française montre notamment que ce fut dès la Grande guerre que les clichés envoyés par les soldats se révélèrent plus à même de rendre compte de la violence du combat que les dessins et gravures, pourtant jusque-là préférés par les journaux. Nicolas Beaupré, s’interrogeant sur ce qui a pu être dit de l’expérience de guerre pendant ce conflit, étudie aussi bien des œuvres artistiques que littéraires, françaises et allemandes. Dans une même comparaison binationale, Pascal Chauvie montre comment le peintre allemand Otto Dix et l’écrivain français Blaise Cendrars ont reformulé après-guerre l’expérience du conflit telle qu’ils l’avait exprimée lorsqu’ils étaient au front : par un nouveau langage, ils sont passés d’une représentation de la guerre à une représentation du souvenir de la guerre.

La période suivante est étudiée loin de l’Europe par Gianni Haver et Michaël Meyer qui suivent la mobilisation idéologique croissante des superhéros des comic books américains, de la fin des années 1930 jusqu’à 1945, de Superman à Captain America. La guerre, servant de relais au discours officiel, permit aux comics d’acquérir une certaine légitimité et de connaître un succès comme nulle part ailleurs. A travers le parcours et l’engagement social du Suisse Paul Senn, qui travailla comme photographe civil et militaire pendant la Seconde guerre mondaiel, Markus Schürpf dessine en creux la censure exercée sur la presse illustrée helvétique sur des sujets comme les réfugiés civils en Suisse. La censure est aussi au cœur de la contribution de Erica Deubler-Ziegler et Jean-Louis Fez sur l’action de Marcel Junod, médecin suisse délégué du CICR, l’un des tout premiers étrangers à se rendre à Hiroshima et Nagasaki après les bombardements atomiques d’août 1945. La lecture de l’ouvrage de Michael Lucken, 1945 - Hiroshima : les images sources, paru en 2008, sur la genèse puis la circulation des premières traces photographiques de la catastrophe nucléaire japonaise, complètera parfaitement cette dernière étude.

Caroline Moine

Recension publiée dans Le Temps des médias n° 13, Hiver 2009-2010, p. 233-234.

Citer cet article : http://histoiredesmedias.com/Ouvrage-Philippe-Kaenel-Francois.html

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