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Ouvrage : Michael Schudson, The good citizen. A History of American civic life (Harvard University Press, 1999). Recension par Michael Palmer.

Signalons ici un ouvrage et un auteur qu’il convient, selon nous, de mieux connaître en France, en ces temps de malentendus franco-américains où le rôle des médias eux-mêmes est sur la sellette. Professeur en Communication et en Sociologie à l’université de Californie à San Diego, M. Schudson est l’auteur de plusieurs ouvrages qui situent le développement des médias aux États-Unis dans une optique d’historien qui scrute les interactions « journalistes, médias, classe politique et société ». Que l’on remonte à sa thèse qui mit en parallèle le développement de deux professions libérales — celles des journalistes et des avocats — ou que l’on suive ses réflexions à propos de l’espace public — il posa même autrefois la question : « la sphère publique a-t-elle jamais existé ? » — Schudson mérite à notre sens d’être lu et relu. The good citizen, un essai sur les fondements et le développement même de la citoyenneté outre-Atlantique, sert ici d’entrée en matière.

Brassant trois siècles des rapports « société, médias, opinion et politique », The good citizen présente également pour le lecteur européen, l’avantage d’être américano-centré ; l’essentiel des recherches qui nourrissent le livre porte trace de leur genèse intra-États-Unienne. Les treize colonies britanniques sont devenues à terme l’hyper-puissance mondiale, America ; elle est ici saisie en tant que culture ou matrice où la réflexion sur la liberté d’expression serait une motivation chère aussi bien à ceux qui fuirent l’Angleterre au début du xviie siècle, au nom de la liberté de conscience, qu’à ceux qui défendirent la liberté de la presse, au point d’en faire le premier amendement de la Constitution (1791) ; le pouvoir législatif de la jeune république fut exclu d’emblée de toute velléité d’interventionnisme dans le domaine de l’opinion. Il y a là une telle différence avec la tradition française, qu’il faut s’y attarder ; de même, la notion de « citoyen informé », à laquelle tient Schudson, se développa surtout au tournant des xixe et xxe siècles, à la période dite Progressive, comme pendant de la remise en cause des partis politiques d’alors. L’opposition que Schudson décèle entre une citoyenneté axée sur la revendication des droits et la citoyenneté fondée sur le droit à l’information, sous-tend toute la partie de l’ouvrage consacrée à ce qui se jouait au xxe siècle. L’égalité aux États-Unis, à l’en croire, n’existe en fait que depuis les années 1960, et la fin officielle de la discrimination raciale. La réalisation de cette great society, formule associée au président L.B. Johnson, et qui n’est vieille que d’un demi-siècle, se serait effectuée au moment où l’on accepta que le gouvernement fédéral soit le garant des droits du citoyen.

L’ouvrage comporte six chapitres ventilés en plusieurs sections, entrecoupés par deux « Entr’actes » ; une section de chapitre au moins, traite de la presse, des médias et de la vie publique. Qu’il s’attarde sur l’oralité et l’art oratoire ou sur toute la gamme des moyens de communication qui peu à peu vainquirent les barrières spatio-temporelles entravant les échanges, Schudson pointe les adjuvants d’une parole qui peu à a peu se fit entendre à travers l’État-continent. Les journaux (Newspapers), ces « Gardiens qui nous Alertent en temps de Danger public » deviendront les « Chiens de Garde » — le Washington Post et le président Nixon en attestent. Schudson souligne constamment les prismes déformants : le peu d’intérêt que bien des États-uniens portent à l’histoire de leur pays contribue à la vision réductrice qui voudrait que les « pères fondateurs » de la jeune République regardèrent le premier amendement à la Constitution avec les yeux de Chimène. En fait, l’hostilité qui ressort de l’opposition entre les partisans de la liberté et les adversaires d’une telle licence, était déjà bien apparente.

Tocqueville le releva, Schudson le documente : entre 1783, date de parution à Philadelphie du premier quotidien (six ans après Le Journal de Paris…) et 1850, où sont publiés 2 000 titres, certains États-uniens devinrent « dévoreurs de journaux ». Par ailleurs, Schudson explique ce que signifie « lire un journal » à des époques diverses — occasion de revisiter, avec ses variantes états-uniennes, la litanie : presse de partis, presse dépolitisée, presse commercialisée, presse concentrée et presse contestée par l’éclosion d’autres médias.

Les deux Entr’actes suggèrent l’originalité de l’approche ici suivie. Moments tant étudiés, les débats Lincoln-Douglas en 1858, et Kennedy-Nixon en 1960 sont deux points d’orgue où Schudson à la fois pose question sur « les idées reçues » à leur sujet, convoque des auteurs de référence susceptibles de les éclairer (Tocqueville : La Démocratie en Amérique, Theodore White : The Making of the President et L’Image de Daniel Boorstin), et démontre que « 1858 » mérite moins de place, et « 1960 » davantage de considération, dans le panthéon des temps forts de la démocratie américaine. Car Schudson scrute les discours, avec leur lot de visions stéréotypées, à propos de la citoyenneté aux États-Unis, pour renverser ensuite ce qui passe pour être l’interprétation reçue ou dominante. Quelques exemples : que les journalistes de l’écrit critiquent les titres ramassés des journaux télévisés serait faire à ceux-ci un bien mauvais procès ; les téléspectateurs y recherchent justement des formules qui alertent, qui signalent. De même, pour être viable, l’espace public ne dépend nullement de l’aptitude ou non de la télévision à favoriser des échanges discursifs fondés sur l’usage public de la raison, mais sur celle des médias et de toutes les autres sources d’information auquel le public a accès — des partis mais aussi des lobbies et groupes d’intérêts professionnels, etc. — à faire évoluer l’agenda public. Et Schudson de rappeler un autre débat, celui des années 1920 opposant le commentateur libéral Walter Lippmann au philosophe politique John Dewey. L’essentiel serait de trouver un langage ou grammaire de la vie publique qui reconnût ce que peut et doit faire le citoyen — il doit savoir déchiffrer l’environnement ou la société dite de l’information, sans être nécessairement au courant de tout…—et la part qui revient à l’expert. Ce qui souligne encore un des autres bienfaits qu’apporte le livre de Schudson. Si ce dernier veut clarifier les termes du débat à propos de la citoyenneté dans les États-Unis des années 1990-2000, il le fait en convoquant l’apport de débats anciens qui restent d’actualité. Ainsi Walter Lippmann, à l’origine de la formule que le français traduit « la fabrique du consentement », règnerait encore, selon certains de ses détracteurs dans bien des facultés de communication et de journalisme à travers les États-Unis. Schudson intègre une réflexion sur le rôle et le développement des médias dans la vie politique des États-Unis sur trois siècles, à un diagnostic portant sur les promesses, les pratiques et les failles de la condition de « citoyen » aujourd’hui. L’entreprise n’est pas chose si courante…

Michael Palmer

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 1, 2003, automne 2003, p. 239-242.

Citer cet article : http://histoiredesmedias.com/Ouvrage-Michael-Schudson-The-good.html

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