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Ouvrage : Marc Martin, Les grands reporters, les débuts du journalisme moderne (Audibert, 2005). Recension par Patrick Eveno.

Pour les historiens de la presse, Marc Martin est une référence dont les ouvrages sont attendus. Après Trois siècles de publicité en France (Odile Jacob, 1992), Médias et journalistes de la République (Odile Jacob, 1997) et La presse régionale (Fayard, 2002), voici qu’il nous livre une enquête documentée sur les grands reporters. Plongeant dans les souvenirs de ces journalistes d’exception (dans les années 1930, ils représentent moins de 1 % des effectifs de la profession) ainsi que dans les collections des quotidiens et de quelques hebdomadaires, Marc Martin décrit la création d’un nouveau genre journalistique à la fin du xixe siècle, nous raconte ses évolutions depuis la Belle Epoque jusqu’à la guerre d’Espagne et nous fait pénétrer dans le quotidien des rédactions et des reporters. La plume est alerte, l’expression concise et précise, les citations bienvenues et les affirmations étayées et sourcées. Marc Martin montre comment, à la fin du xixe siècle, se construit contre le journalisme de chronique et de critique la catégorie des grands reporters, autour des figures de Pierre Giffard, de Fernand Xau et de Jules Huret, l’inventeur de l’interview pour la presse française. Le premier surtout, rendu célèbre par son ouvrage Le Sieur de Va-Partout, paru dès 1880, qui a été embauché au Figaro par Hippolyte de Villemessant, grand découvreur de talents et de nouvelles formules de presse. Plus que d’une importation en provenance d’Amérique, le grand reportage est né de la fort ancienne pratique des « petits reportages » accomplis par les innombrables « faits-diversiers » de la presse de masse. Parmi ces « tâcherons de l’information », quelques hommes d’exception émergent, qui rencontrent la demande d’un public souhaitant découvrir l’autre et l’ailleurs, ainsi que la volonté de quelques patrons de presse de triompher de la concurrence en offrant un « plus » rédactionnel.

Le grand reportage, porté par l’aventure coloniale, les romans de Jules Verne (on pense à Alcide Jolivet), les guerres balkaniques et la guerre russo-japonaise, s’installe définitivement dans la presse quotidienne française au début du xxe siècle. En dépit des déboires de la Grande Guerre, au cours de laquelle le grand reportage et le journalisme en général ne sont pas à leur honneur, il triomphe dans l’entre-deux-guerres. Marc Martin nous fait revivre la carrière et la vie de ces grands reporters qui font découvrir le vaste monde aux Français. Manifestement, il éprouve une sympathie particulière pour trois grandes figures de reporters, qui incarnent trois générations du reportage, Gaston Leroux, Albert Londres, Joseph Kessel.

Le premier, grand reporter de la Belle Epoque, est perdu pour le journalisme lorsqu’il devient romancier, mais son personnage de Rouletabille fait beaucoup pour populariser la profession. Le second, fauché en pleine gloire par le naufrage du paquebot qui le ramène d’Extrême-Orient en 1932, donne ses plus belles lettres de noblesse au grand reportage : ses enquêtes sur le bagne de Cayenne, sur Biribi, sur la traite des blanches, sur l’exploitation coloniale française en Afrique ou sur les ghettos d’Europe figurent en bonne place dans les anthologies. Inlassable défricheur de la question sociale, débusquant la misère et l’inhumain, il donne son nom au principal prix de reportage de la presse française. Le troisième, enfin, qui traque la condition humaine au travers de ses reportages, fait ses armes dans les années 1930 et poursuit sa carrière jusque dans les années 1960 ; mais il doit bientôt céder devant le nouveau reportage télévisé.

Mine de renseignements et d’enseignements, le livre de Marc Martin date de la guerre d’Espagne l’apogée du grand reportage à la française, montrant qu’après la Libération l’inflation du nombre des reportages conduit à la banalisation du métier. Etrangement toutefois, Marc Martin fait l’impasse sur la Seconde Guerre mondiale, comme si aucun grand reporter ne travaillait dans la presse collaboratrice. Certes, il s’agissait d’un autre monde, mais on aurait aimé en avoir quelques aperçus. Péché véniel, de même que d’appeler « Jeannine Gallone » l’envoyée spéciale du Monde au procès de Nuremberg et en Tchécoslovaquie à la fin de 1945, de son vrai nom Jeanine Gallois. Au total, bien peu de choses à reprocher dans ce livre riche et bien écrit, qui nous fait pénétrer avec finesse dans ce petit milieu des grands reporters, sans doute le plus prestigieux du journalisme, mais qui méritait d’être mieux connu.

Patrick Eveno

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 6, printemps 2006, p. 231-232.

Citer cet article : http://histoiredesmedias.com/Ouvrage-Marc-Martin-Les-grands.html

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