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Ouvrage : Dessine-moi un bolchevik. Les Caricaturistes du Kremlin, 1923-1937, édité par Alexandre Vatline et Larissa Malachenko (Tallandier, 2007). Recension par Sabine Dullin.

C’est une vraie trouvaille d’archives que nous présentent ici Larissa Malachenko et Alexandre Vatline à travers une sélection de 181 caricatures dessinées de 1925 à 1937 et issues des fonds du Parti communiste (centre d’archives du RGASPI, Moscou). Réalisées par des bolcheviks dessinateurs comme Boukharine ou Mejlaouk, qui était chef du Plan, ces caricatures étaient faites en situation lors des réunions souvent longues et ennuyeuses du Bureau politique ou du Comité central et au cours de certains congrès du Parti. Leur appropriation était immédiatement collective, le passage de main en main provoquant des ajouts et des commentaires, source de connivence au sein du groupe dirigeant. De valeur esthétique variable, elles offrent un extraordinaire terrain d’analyse à l’historien du politique, nous faisant entrer par le rire et la moquerie dans l’intimité du groupe dirigeant l’Union soviétique. Les deux auteurs du recueil ont d’ailleurs montré la voie d’un usage historien de ces caricatures en ayant par un travail très précis percé à jour la signification de chaque dessin qui renvoyait parfois à une anecdote ou à une querelle dont les archives écrites n’ont pas toujours gardé trace. Ces dessins font ainsi parfois office de substitut au compte-rendu sténographique.

L’ouvrage campe d’abord les acteurs, à travers une galerie de portraits complétée par des biographies. Comme dans le dessin satirique de presse, les caricaturistes du bureau politique recourent volontiers à l’animalisation (coq, renard, chien, oiseau), au travestissement et à la déformation des corps. Mais le rire est ici à usage interne, entre camarades : pas d’ennemi capitaliste ou d’espion, pas de diatribe anti-bourgeoise, pas d’image du peuple. Croqués de manière tantôt moqueuse tantôt méchante, les chefs apparaissent dans leur humanité avec leurs faiblesses et leurs défauts, leurs surnoms et leurs tics de langage. On se moque de la taille minuscule de Kossior, de la gourmandise de Litvinov, de la manie d’entomologiste de Boukharine, des envolées philosophiques de Rykov ou de la raideur justicière de Dzerjinski. Staline est l’un d’entre eux : un vieux camarade à poigne.

Cependant, la deuxième partie de l’ouvrage intitulé « des camarades et des problèmes » est encore plus passionnante. Les acteurs du Kremlin sont croqués en action lors des trois moments politiques essentiels de l’entre-deux-guerres. D’abord, dans la lutte contre les oppositions de la deuxième moitié des années 1920, le dessin se fait alors l’auxiliaire de la défaite en ridiculisant les opposants. Cependant deux caricatures, dont l’une dessinée par Radek, dépeignent déjà un Staline inquiétant entouré de lèche-bottes et fossoyeur de la démocratie. Ensuite, au moment du grand chantier économique du début des années 1930 et de l’absolutisation du pouvoir stalinien, les caricaturistes se font alors les chroniqueurs de l’action gouvernementale au quotidien, des rivalités brutales entre chefs d’administration tapant du poing sur la table pour obtenir plus de ressources financières. L’humour qui fait rire Staline et ses camarades est à la fois cru et sophistiqué (citations latines, références religieuses). L’univers caricaturé est strictement masculin et tourne de manière obsédante autour de la virilité et du pouvoir par l’exhibition des parties génitales ou au contraire des images de castration. Enfin, la double série de dessins produits par Mejlauk lors du congrès de février 1934 et du plenum de février 1937 qu’il garde par devers lui jusqu’à son arrestation, révèle combien l’atmosphère est devenue lourde et le rire impossible, l’imaginaire du péché et de l’expiation devenant omniprésent. Plus de la moitié des chefs caricaturés dans cet ouvrage disparaissent quelques mois plus tard dans les purges.

La gageure d’un recueil de dessins tels que celui-ci était d’arriver à passer la frontière. Il n’y a en effet rien de plus difficilement exportable que l’humour politique, a fortiori pour un système aussi particulier que celui de l’URSS de l’entre-deux-guerres. Le pari est pourtant réussi et la qualité de la traduction de François-Xavier Nérard y contribue. Pourra-t-on un jour comparer avec les croquis d’éventuels amateurs de dessin du conseil des ministres de la IIIe République ?

Sabine Dullin

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 10, printemps 2008, p. 247-48.

Citer cet article : http://histoiredesmedias.com/Ouvrage-Dessine-moi-un-bolchevik.html