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Ouvrage : Brigitte Le Grignou, Du côté du public. Usages et réceptions de la télévision (Economica, 2004). Recension par Cécile Méadel.

Le point de départ du travail de Brigitte Le Grignou est explicite : comment a-t-on pu en rester aussi longtemps à une conception bornée du public de la télévision, en ignorant à la fois les premiers travaux sur les effets des contenus culturels mais aussi les recherches sur la réception d’autres contenus comme le livre ? Les conceptions généralement en œuvre n’ont pas construit les outils capables d’appréhender l’expérience des spectateurs, et de différencier leurs réactions. Le long intérêt porté par les chercheurs au public apparaît donc comme une sorte de quête du Graal où, errant de médiateurs en médiateurs, ils manquent indéfiniment l’objet recherché : les « pratiques réelles des spectateurs ». L’ouvrage propose donc une triple approche. La première partie, fort utile et plus traditionnelle, resitue les traditions de recherche qui assignent une place au public, des médias eux mêmes, mais aussi du livre et d’autres objets culturels, en piochant dans un ample corpus disciplinaire. La seconde se centre plus particulièrement sur le téléspectateur pour relire les travaux qui le supposent « actif », et plus particulièrement ceux qui le saisissent à des moments différents de sa pratique : dans son interprétation des contenus, sa pratique quotidienne de la télévision, le poids des variables sociologiques, économiques, culturelles sur sa réception, le contexte domestique de son écoute, sa réutilisation des contenus dans une expérience à la fois individuelle et collective…

La troisième enfin rapproche l’expérience du téléspectateur d’autres types de pratiques, politiques ou culturelles, et confronte les analyses de ceux qui l’étudient avec les approches des médias. On verra ainsi comment certains étudient la réception du livre comme processus de construction d’un sens spécifique, à distance de la lecture savante, ce qui permet au lecteur de jouer avec ses différentes identités. L’étude des lecteurs populaires montre par exemple que l’adhésion aveugle que les analystes supposent souvent propre à cette « littérature de gare » laisse la place à différentes modalités de mise à distance des contenus comme la lecture distraite ou nonchalante. La piste n’est pas entièrement neuve pour l’étude des médias, comme le montre Brigitte Le Grignou, mais est sans doute un salutaire rappel. De ces parcours à travers la réception des livres, des œuvres d’art, voire du politique, on retiendra surtout la fertilité des approches qui s’écartent d’une réception savante, recherchent les réceptions non conformes aux prescriptions implicites des contenus et de leurs exégètes. Les profanes auraient des parcours, des expériences qui se différencieraient radicalement de celles des savants, et qui, pour l’essentiel auraient été évacués des analyses. Le champ politique mériterait lui aussi d’être revu au prisme des profanes, ces « a-politiques » qui entretiennent avec le politique un rapport inventif et complexe, plus distancé que ne le supposent habituellement les savants. Bref, il s’agit de rendre de l’ambivalence, de la diversité, de l’autonomie, de la compétence aux positions prises par les usagers, les citoyens, les lecteurs, les téléspectateurs… In fine, le retour sur la question – rebattue – des effets laisse perplexe : comment ne pas la considérer comme un retour réducteur à l’opposition offre/demande, production/réception ? Est-il une réponse possible à la question « provocante » de Roger Chartier : « les livres font-ils les révolutions ? » tant sont désormais riches, pluriels, contingents et localisés, les mille processus par lesquels les contenus prennent sens, s’inscrivent dans un enchaînement de pratiques, sont appropriés par des individus et des collectifs, s’articulent avec d’autres contenus, etc. ?

Ce riche parcours dans cinquante années de littérature, attentif tant à la diversité des concepts qu’aux options méthodologiques des recherches, constitue donc, on l’aura compris, un bilan critique des travaux qui sera précieux, à la fois par son caractère synthétique et par la variété des approches dont il rend compte.

Cécile Méadel

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 4, printemps 2005, p. 281-282.

Citer cet article : http://histoiredesmedias.com/Ouvrage-Brigitte-Le-Grignou-Du.html