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Atelier doctoral 2005

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Elvina Fesneau (univ. Paris 1) : "Le marché du poste récepteur radio à transistors en France de 1948 à la fin des années soixante"

Département d’Histoire Economique, Université de la Sorbonne, Paris 1 sous la direction de Jacques Marseille

Les recherches et les études portant sur la radiodiffusion sont nombreuses. Néanmoins, aucune étude ne s'est penchée sur l'objet en tant que tel : le poste à transistors. J'entends par poste à transistors, tout poste de radio équipé uniquement du composant transistor. Celui-ci révolutionne l'électronique du vingtième siècle et par-là même bouleverse le mode d'écoute de la radio. Grâce à sa miniaturisation, le poste à transistors présente un avantage comparatif considérable : il fonctionne très longtemps avec le même jeu de piles, sans avoir besoin d'électricité, tandis que les récepteurs à lampe, lourds et volumineux, consomment beaucoup d'énergie.

Il convient maintenant de définir précisément la notion de « marché ». Celui-ci caractérise le lieu de rencontre entre l'offre et la demande pour un produit particulier, sur une zone géographique bien déterminée. J'étudie l'implication du développement du poste à transistors, entendu comme une photographie reflétant la demande des consommateurs et l'offre des entreprises. Pour étudier sa configuration, j'analyse l'implantation du poste à transistors à travers les liens qui unissent les différents protagonistes, à savoir les consommateurs (qui achètent les transistors, qui sont ils ? les catégories sociaux professionnels ?), les entreprises productrices (qui produit ces postes ?) et ceux qui pèsent d'une façon ou d'une autre dans cette relation, les publicitaires, les émetteurs (responsable des programmes et des stations), les récepteurs (le public, les « chers auditeurs »). Au delà de la dimension économique, ma recherche s'intéresse également à la dimension sociologique d'une telle révolution technologique. Il s'agit d'étudier l'influence de l'outil de réception sur l'évolution du contenu des émissions de radio, mais aussi les conséquences sur l'audience, sur les conditions d'écoute des émissions, ou lors de la guerre d'Algérie ou de Mai 68. C'est une dimension non négligeable même si elle ne constitue pas le coeur de mon sujet.

Une question centrale semble devoir être privilégiée par rapport à cet objet. Il s'agit en fait d'essayer de comprendre comment le poste à transistors a su créer un marché et surtout de s'interroger sur la façon dont s'est passée un tel développement.

On peut se poser la question : quelles sont les connaissances qu'une étude sur le transistor peut nous apporter au-delà de son thème monographique ? L'histoire du poste à transistors est un bon témoin des transformations dans ses fondements matériels et ses formes culturelles. Elle permet d'actualiser l'interrogation sur les modes de vie, le monde des objets et la façon de construire un dialogue entre le monde de la production et celui de la consommation. De quelle manière le poste à transistors a constitué un marché en France ? D'une façon plus générale, comment le transistor est devenu un objet de consommation, et de façon corollaire quelle offre s'est constituée sur le marché ?

Le champ de cette étude s'applique, dans un plan chronologique, à rendre compte de l'évolution rapide du poste à transistors à travers les trente glorieuses. Année de la conception du composant transistor, 1948 m'est apparue comme un moment favorable pour situer mon sujet. De plus, cette année permet de donner un certain regard sur le marché des récepteurs radio depuis la Libération à l'heure de la réorganisation de la RTF. Cela permet de prendre une première mesure de l'offre et de la demande ; en bref, du marché sur lequel le transistor va chercher à s'installer. A la fin des années 60, la production est industrielle ; « le parc des récepteurs radio est évalué à environ 20 500 000 appareils, dont 66% à transistors, 23% de postes secteur et 11% d'auto-radios » alors que les ménages se suréquipent.

Les sources écrites ont constitué le cœur de l'ensemble documentaire sur lequel je me suis appuyée pour mener à bien cette étude. J'ai exploré plusieurs sources et fonds d'archives afin de cerner l'étendue de la demande. En premier lieu, l'Institut National des Statistiques et des Etudes Economiques m'a apporté des indications sur l'équipement des ménages. Trois types de sources sont venus renforcer les informations liées à l'équipement. L'UNESCO m'a renseigné sur l'équipement radiophonique mondial, les archives de Radio France possèdent un fond remarquable avec des coupures de presse concernant l'économie de la radio et enfin les archives Nationales de Fontainebleau m'ont donné des indications utiles en dépouillant le fond ORTF et les archives du premier ministre comprenant des informations relatives au commissariat général au plan.

En dehors de ces quatre sources d'archives qui m'ont permis de cerner les grandes lignes de l'évolution de la consommation des ménages, j'ai eu accès à d'autres fonds qui m'ont permis d'appréhender la dimension de l'offre. Les études du Crédit Lyonnais donnent un regard sur la santé économique des entreprises sur le marché et sur l'évolution de l'électronique. Les archives économiques et financières permettent d'obtenir une vue d'ensemble sur l'industrie radioélectrique et électronique.

Enfin, j'exploite actuellement le fonds d'archives d'André Danzin. Celui-ci est chargé de la question des semi-conducteurs en 1951 à la Compagnie Général Sans Fils.
Jusqu'en 1956, cette période correspond à l'aboutissement d'une tentative industrielle de grande ampleur autour des transistors et des postes de radiodiffusion à transistors. Sur le cas de la CSF, il est possible de déployer une analyse sur l'industrialisation d'un composant à son produit fini : du transistor au poste portatif radio à transistors : le Solistor.

La première partie s'interrogera sur l'équipement radiophonique avant l'émergence des postes à transistors. Elle s'emploiera à comprendre le lancement du « poste à transistors », à analyser la constitution sociale de l'objet avant qu'il ne construise son marché. Le poste de radio est un équipement déjà ancien dans les foyers : en 1954, 7 ménages sur 10 sont équipés d'un appareil de radio tandis qu'un ménage sur 100 seulement possède un téléviseur. On constate à cet égard que l'industrie de la radio est un marché de renouvellement : la plupart des ménages qui ont un poste radio, près de 9 ménages sur 10, en sont encore à leur premier appareil. Il faut attendre 1956 pour que le « Solistor » de Clarville, premier récepteur français à transistor, soit présenté au Salon de la radio et de la télévision mais sa pénétration sur le marché est très laborieuse.

Dans un deuxième temps, le poste à transistors se démocratise. Jusqu'au début des années 60, l'écoute à domicile avait limité la pratique radiophonique au cercle familial, la vulgarisation des postes à transistors l'affranchit de ces contraintes et l'individualise. On assiste à partir de 1960, à une forte croissance du multi-équipement : en dix ans, on passe de deux à quatre poste de radio, chacun vaque à ses occupations ou s'isole en écoutant sa propre radio. En 1962, les transistors ont représenté 92% de la production totale des postes de radio.

Enfin, au début des années soixante dix, l'équipement multiple a triplé en France : « en 1971, 37,6% des foyers équipés en radio possèdent au moins deux appareils pour un parc global constitué à 66% de transistors ». La radio est le principal appareil électro-domestique des ménages. Le transistor est à ce point entré dans les mœurs modernes que beaucoup de foyers ne se contentent plus d'un seul récepteur.

Ce développement renvoie au contexte même de la radiophonie d'après guerre, nourrit l'analyse et promet, je l'espère, des réflexions abondantes et nouvelles sur un volet assez méconnu de l'histoire économique.

Citer cet article : http://histoiredesmedias.com/Le-marche-du-poste-recepteur-radio.html