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Atelier doctoral 2004

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Béatrice Donzelle : Le Journal Parlé de France Inter de 1964 à 1974, forme et évolution

Il s’agit d’étudier la forme des journaux parlés de France Inter au temps de l’ORTF (1964-1974), c’est à dire d’observer le ton employé par les journalistes, le vocabulaire, leur mode d’expression, ainsi que le décor sonore du journal. La forme du discours journalistique a bien sûr une incidence sur le sens, sur la signification des informations fournies, elle complète, confirme, atténue ou accentue le contenu du discours. Dès sa création en 1963, France Inter a pour vocation entre autres de concurrencer les stations périphériques, afin de récupérer les auditeurs perdus depuis le milieu des années 1950, en particulier du fait de la création d’Europe n°1 en 55. Pour ce faire France Inter imite d’abord le style de ses concurrentes, au niveau des programmes et de l’information, puis tente d’innover pour se distinguer, dans les années 1970. Face au danger que représente la télévision, au contraire, c’est tout de suite sur sa spécificité que joue la radio, sur ce qui la distingue de la télévision : mobilité, rapidité, légèreté. A l’époque de l’ORTF (1964-1974), la grille de l’information à France Inter est assez constante, le cadre général reste le même : des bulletins horaires et des journaux plus développés dont le nombre et la durée varient peu.Chaque Journal Parlé tient compte du public à l’écoute : le matin, les auditeurs sont pressés, le journal va donc à l’essentiel. Le midi, il y a plus de reportages, le journal est d’une façon générale plus convivial, plus décontracté. Le soir, c’est le point de la journée qui est proposé, pour faire face à la concurrence de la télévision. Mais au-delà de ces constantes, la forme de ces journaux parlés change, par leur mise en page, leur mode de présentation, leur mode d’insertion dans les programmes. L’utilisation des divers genres journalistiques et la répartition des sujets entre les divers domaines de l’actualité évoluent aussi.
Pour illustrer cette évolution, j’ai pris 4 journées en référence, qui correspondent chacune à une période assez homogène du point de vue de la forme et du contenu du journal parlé. L’étude est basée sur les journaux parlés de 7, 8, 13, 19 et 20h. Les exemples donnés sont tirés des journaux de 7 et 8h.

I/ 63-68 : France Inter calque sa politique de l’information sur celle de ses concurrentes, adapte ses programmes face à la télévision : En effet, à la fin des années 1950, l’écoute de la RTF chute dangereusement ; la création de France Inter fait partie du processus mis en place par le directeur général de la RTF et le gouvernement pour reconquérir le public.

A/ de 1963 à 1965, les principales rivales de France Inter sont les stations périphériques.
A sa création en 1963, France Inter est définie par le ministre de l’information Alain Peyrefitte comme " la chaîne de l’information, de la gaieté et des conseils pratiques ". Sa vocation est de divertir et d’informer. Son programme est alors conçu comme un flux de divertissement continu, duquel se détachent des émissions littéraires ou musicales plus classiques, et les informations.
En novembre 1964, un an après la création de France Inter, les directions de chaînes de radio sont supprimées : il n’y a plus de directeur de France Inter, mais un directeur de la radiodiffusion (Pierre de Boisdeffre), un directeur adjoint (Roland Dhordain), et un sous-directeur de l’actualité parlée (Pierre Fromentin), responsable du contenu et de la mise en forme des émissions d’information : la rédaction est alors commune aux 3 chaînes nationales (France Inter, France Culture, France Musique).

Pour évoquer la forme que prend l’information à France Inter pendant cette période, j’ai pris en exemple :
Inter Actualités Magazine matin 7h - 7h15 du 5/05/65 et Inter Actualités 8h - 8h20 du 4/05/65 :
Chaque titre est lu par le journaliste ayant rédigé le papier sur le problème évoqué. Un journaliste meneur de jeu est responsable de l’émission.

Le découpage du journal se fait de la façon suivante :

  • Actualité internationale ou étrangère
  • Relations extérieures de la France
  • Actualité française
  • Infos générales (faits divers judiciaires).

Le Journal Parlé de France Inter fournit des informations chiffrées, pratiques, descriptives, mais aussi des éléments d’explication des faits et des propos, à divers degré. D’abord les journalistes tentent en général d’expliquer les incidences concrètes d’un fait pour les auditeurs. Par exemple, à propos d’une réunion des ministres des finances du Marché européen sur la " revalorisation de la taxation ", le journaliste donne l’intitulé du sujet de la rencontre, et précise qu’il s’agit concrètement des taxes que l’on paie sur la tabac ou les boissons par exemple. Le discours des journalistes contient des éléments de commentaire, d’analyse, d’appréciation, de raisonnement, de réflexion : les journalistes donnent le résultat de leur propre réflexion, fournissent leur propre raisonnement, leur interprétation, mais avec des précautions, en utilisant le conditionnel : ils n’ont donc pas une posture neutre vis à vis des évènements, mais se montrent concernés, impliqués. Le questionnement, le doute, font partie intégrante de la transmission des informations.
A propos de l’intervention armée des Etats-Unis à Saint-Domingue, le journaliste dit : " Il est difficile de dire où en sont les pourparlers " ou encore " L’Assemblée aurait élu un chef de gouvernement, il s’agirait de … ".
De plus, ils justifient leur interprétation, leur raisonnement par une démonstration, en exposant les éléments pris en compte pour étayer leur raisonnement. A propos de négociations sur le Vietnam lors d’une réunion des membres de l’OTASE à Londres : " l’optimisme n’est pas de rigueur à Londres. Une négociation au Vietnam n’est pas en vue. En effet, les américains vont demander aux membres de l’OTASE de les aider dans la poursuite de la guerre. (…) Donc, l’espoir de négociation sur le Sud-Vietnam s’estompe peu à peu (le journaliste justifie son propos en ajoutant :), pas de conférence possible sur la neutralité du Cambodge en ce moment, pessimisme des membres de l’Otase (et il poursuit son raisonnement en abordant les conséquences de cet état de fait :), les Américains ont compris qu’une négociation n’était par pour demain : ainsi, le Président Johnson est décidé à intensifier la guerre (puis il illustre son propos en donnant quelques indications chiffrées sur les renforts militaires au Vietnam).
Le traitement de l’information est d’une manière général impartial, la position de chacun est exposée. Dans l’actualité nationale par exemple, les déclarations de l’opposition ou des syndicats sont aussi bien transmises que celles du gouvernement. Le contenu des interventions des membres de l’opposition lors des débats à l’Assemblée Nationale ou au Sénat est signalé : " Les orateurs qui sont intervenus dans la discussion (à l’Assemblée Nationale) ont fait part de l’inquiétude que leur inspire l’avenir de la production de viande en France ".
Quand les déclarations d’un personnage important dans l’actualité sont évoquées, le journaliste analyse, commente le discours, le résume, en fait ressortir ce qui lui a paru important, plutôt que d’en citer une partie. Et quand il y a citation, elle est clairement distincte du discours du journaliste grâce à des formule comme : a répété, a déclaré, etc. Les types de reportages sont divers : voix simple (on n’entend que la voix de la personnalité), correspondance simple (papier du journaliste lu en direct par téléphone ou enregistré auparavant), correspondance avec voix, correspondance avec interview, ou interview seul : dans tous les cas, le journaliste interview sur place, il ne se contente pas de recueillir une voix, mais dialogue avec l’interlocuteur. " Notre correspondant a téléphoné à … pour lui demander ce qu’il pensait de…. "
Les sons (voix ou d’interviews), font toujours suite à une question du journaliste, qu’on l’entende ou non. La façon dont sont annoncés certains reportages participe à la promotion de la chaîne : par exemple : " France Inter vous fera vivre cette visite … tout à l’heure vous pourrez assister, en direct sur nos antennes, dans un instant, grâce à notre correspondant à New-York, nous verrons… "
Le ton, d’une façon générale, est proche de celui de la conversation, la façon de parler est naturelle, il n’y a pas un mode d’expression particulier qui consisterait à marquer par des intonations ou un rythme artificiel la spécificité du discours journalistique.

B/ de 66 à 68, c’est surtout la concurrence de la télévision qui inquiète la radio :
Entre la création de France Inter fin 1963 et fin 1965, la part d’audience de la station est passé de 11 à 33%. En 1966, France Inter est la radio n°1. la concurrence avec les périphériques est toujours vive, elle est un moteur de la politique des programmes et de l’information des 3 stations. Mais l’ascension de la télévision représente un danger plus menaçant, face auquel il faut utiliser les atouts de la radio, miser sur ses avantages : la rapidité, la mobilité, le direct, la proximité. Pour lutter contre le Journal Télévisé de 20h, la radio modifie ses émissions d’information et augmente la fréquence des bulletins d’information : elle joue la carte de la permanence.
En 1966, le directeur de la radiodiffusion Pierre de Boisdeffre définit France Inter comme " la chaîne du grand public, une grande chaîne d’info, de divertissement et de conseils pratiques ". France Inter cherche à se donner un style moderne et ce sont les animateurs qui donnent à l’antenne sa personnalité. La forme des informations, en théorie, doit s’adapter à l’atmosphère de détente, de simplicité et de spontanéité des programmes.
Mais Jacqueline Baudrier, rédactrice en chef des journaux parlés de l’ORTF, considère que le journaliste doit se positionner en témoin qui doit faire vivre l’évènement aux auditeurs, sur le ton de la conversation. Il doit intéresser le plus grand nombre d’auditeurs, donc ne risquer de déplaire à aucun. Le journaliste de France Inter doit informer, non commenter. Il en résulte un ton très neutre, les détails donnés sont techniques, descriptifs, matériels : mais le résultat est plutôt l’austérité, et non la proximité recherchée.
Extrait du 10 mai 68 : Inter matin 7-7h15 et Inter Actualités 8-8h20 : c’est un animateur qui annonce le Journal Parlé.

Découpage du journal :

  • Titres
  • Actualité internationale
  • Actualité nationale
  • Actualité étrangère
  • Faits divers
  • Sport
  • Rappel titres

Le ton est très neutre, le contenu très factuel. Le journaliste ne propose jamais d’analyse, seulement une retransmission des faits observés, un exposé objectif de l’actualité, sans prise de position, sans parti pris. Il se comporte comme un témoin en retrait, neutre. Ses seuls commentaires sont descriptifs, il n’y a jamais de jugement de valeur ou d’expression d’une opinion du journaliste, jamais de commentaire personnel d’un journaliste, sauf dans le domaine des faits divers, si le sujet n’est ni polémique ni politique. Pas d’analyse, pas d’approfondissement non plus. Le seul type d’explication est du type chronologique, enchaînement des faits. A propos du conflit universitaire : " L’union nationale des étudiants de France et le syndicat de l’enseignement supérieur maintiennent pour leur part leur ordre de grève, une nouvelle manifestation est en principe prévue pour ce soir. Ces deux mouvements constatent que deux conditions qu’ils avaient mises à la reprise du dialogue ne sont pas remplies. D’une part, les forces de police n’ont pas quitté le quartier latin, d’autre part, les étudiants emprisonnés ne sont toujours pas libérés ". Ou encore : " la Sorbonne reste fermée adit Alain Peyrefitte, tant que les conditions de la reprise des cours ne sont pas réunies ". L’ensemble du journal est très sobre : pas de transition entre les sujets, les lancements sont très sobres aussi. " Le Conseil de l’Université de Paris ne siégera pas ce matin comme prévu. Le recteur Jean Roche l’a annoncé cette nuit ". Suit, sans autre transition, une voix du recteur Roche. Les journalistes ne dialoguent pas entre eux, ils alternent leurs interventions sans s’apostropher, sans se répondre. Il n’y a pas d’échange entre les journalistes, mais la lecture d’un même exposé à plusieurs voix. Le ton est monocorde, très neutre, il n’y a pratiquement pas d’intonation. Toutes les informations sont dites sur le même ton, quel que soit le genre journalistique ou le sujet : aucune émotion, aucun sentiment n’est trahi par la voix, l’intonation ou le vocabulaire des journalistes. Aucun élément n’est détaché du discours par une accentuation ou une intonation.
Les reportages consistent uniquement en des voix (une personnalité ou un témoin qui parle, sans question du journaliste) et en des correspondances simples : un journaliste qui enregistre un papier ou le lit en direct par téléphone. Dans tous les cas, il n’y a jamais d’ambiance sonore, aucun bruit de fond. Cela limite évidemment les risques de perte de contrôle : pas de prise de parole en direct, aucun son qui laisse entendre une agitation sur les antennes.
La durée des informations concernant le gouvernement est légèrement supérieure à celle dédiée à l’opposition : dans le 7h, les voix et citations de membres du gouvernement totalisent 1’18 contre 1’03 pour l’opposition. Le nom d’un membre du gouvernement est prononcé 5 fois, contre 2 noms de membres de l’opposition. Dans le 8h, gouvernement dispose d’une minute contre 51’’ pour l’opposition ; le nom d’un membre du gouvernement est prononcé 9 fois, celui d’un membre de l’opposition 7 fois.
Le maître mot durant cette période est " neutralité " : neutralité du ton, neutralité des propos.

II/ Après les événements du printemps 1968, la forme des infos et leur place par rapport aux programmes sont remises en questions.

Pendant les manifestations de 1968, les journalistes de France Inter ont été confrontés à des manifestants hostiles au sigle ORTF. On l’a vu, il y avait à ce moment là un grand décalage entre l’image que voulait se donner la chaîne, et celle qu’en recevait le public.

A/ de 1968 à 1971, le directeur de la radiodiffusion, Roland Dhordain, décide de mettre l’information au premier plan.
Dès la rentrée 1968, il annonce l’introduction de l’information permanente à France Inter, en osmose avec les programmes, le tout étant modernisé, avec une utilisation accrue du direct. Il définit France Inter comme " une chaîne d’information, de radio-service, de variétés modernes et d’accompagnement. L’animateur n’est plus seulement au service des programmes, mais aussi de l’information. En revanche, le présentateur du journal n’est plus un animateur, mais un journaliste. La tranche d’information permanente de 6 à 9h est animée par un journaliste. La journée est découpée en 3 tranches, puis 7 en septembre 1969, afin de personnaliser l’information avec un petit nombre de présentateurs occupant chaque tranche.
A partir de 1970, l’information de France Inter, considérée comme une activité essentielle de la chaîne, se singularise un peu plus : à cette époque, les périphériques privilégient le commentaire. Mais la rédaction de France Inter mise sur l’équilibre entre fait et commentaire, avec des reportages, des débats, des commentaires. De plus, les 3 chaînes ORTF, qui avaient jusqu’alors une rédaction commune, deviennent autonomes avec chacune une rédaction, ce qui accentue la différenciation entre les 3 chaînes : celle-ci ne se fait plus seulement au niveau des programme mais aussi au niveau de l’information. Le principal danger pendant cette période est toujours la télévision, qui grignote peu à peu l’auditoire des radios, mais France Inter est toujours en tête des radios.
Extrait du 7 novembre 70 : Inter matin 7h - 7h15 et Inter Actualités 8h - 8h20 :
C’est un animateur qui annonce le journal, c’est l’animateur qui dit bonjour. Un journaliste mène le journal et lance les différents sujets. Chaque journaliste intervient dans tous les sujets, il n’y a pas de découpage du journal entre journaliste, que ce soit de façon chronologique ou thématique. Découpage du journal :

  • Titres
  • Actualité nationale
  • Actualité étrangère
  • Faits divers
  • Sport
  • Rappel des titres.

Le ton des journaliste est beaucoup moins neutre, moins austère, plus ponctué, plus rythmé. Mais leur discours est orienté. Le journaliste commente l’évènement, emploie des adjectifs, explique, analyse. Le ton paraît plus indépendant, plus libre qu’en 1968, car les journalistes ont une posture plus critique, mais dans le contenu, les actions et paroles du gouvernement sont systématiquement mises en avant et approuvées. Le ton employé laisse entendre que ces actions et interventions sont l’évidence, le discours ne laisse donc pas paraître que ces actions puissent être critiquées - critiquables - ou remises en cause. Il n’y a pas de place pour le doute. A propos d’un incendie dans un dancing qui a fait plusieurs victimes : le journaliste indique d’abord qu’il existe une réglementation de sécurité, mais qu’il faut la faire appliquer : " Pour cela, il faut bien évidemment du personnel. Et là , M. Marcellin a trouvé une solution nouvelle ". Puis est diffusée une voix du ministre Marcellin qui annonce que les gendarmes vérifieront les autorisations nécessaires au fonctionnement d’un établissement. Le journaliste enchaîne : " les gendarmes sont évidemment les plus à même d’opérer toutes ces vérifications ".
Mais le phénomène va plus loin, puisque en réalité, les propos des membres du gouvernement sont complètement intégrés au discours des journalistes de France Inter. Quand un journaliste cite un ministre, le propos du ministre n’est pas clairement distingué de celui du journaliste. On ne sait plus si l’avis exprimé est celui du ministre ou celui du journaliste. Les deux discours ne font qu’un. Il n’y a aucune prise de distance des journalistes par rapport aux prises de positon des membres du gouvernement, la posture n’est pas du tout critique. Toujours à propos du dancing : " Le ministre de l’Intérieur a refait l’historique de cette affaire pour cerner les responsabilités et éviter de nouveaux drames, il est inadmissible par exemple, etc ". Il est très difficile de savoir si le développement proposé par le journaliste est tiré des propos du ministre ou de la réflexion du journaliste. A propos de la politique agricole du gouvernement, le journaliste cite d’abord le ministre Duhamel : " l’évolution ne doit pas se faire au détriment de l’Homme. on pourrait ajouter qu’elle ne doit pas se faire au détriment des jeunes ".
A propos du dancing à nouveau : " ce qu’il faut donc, c’est renforcer les contrôles, et M. Marcellin a déclaré que des mesures allaient êtres prises ".
De plus, le nombre de fois où le nom d’un membre du gouvernement est prononcé a doublé en moyenne par rapport à 1968 (10 citation, 1’40 à 7h, 19 citation, 2’18 à 8h), alors qu’aucun membre ou parti de l’opposition n’est jamais cité. Les interventions des députés à l’Assemblée Nationale, par exemple, ne sont pas retransmises, on ne sait rien de leur contenu, ni même du nom et du parti des intervenants. On signale qu’une discussion a eu lieu à l’Assemblée, mais on n’évoque pas son contenu ; on évoque une journée d’action des agriculteurs, et on décrit son déroulement, mais on n’aborde pas la question des revendications, et on ne précise pas l’organisation à l’origine du mouvement).
A propos des discussions à l’Assemblée Nationale justement : " les députés ont engagé la discussion du budget de l’agriculture et ils ont d’abord écouté M. Duhamel, le ministre de l’agriculture ". Suit une citation du ministre Duhamel puis : " La discussion s’est engagée aussitôt après l’exposé du ministre, elle a duré jusqu’à 1 heure du matin, 91 orateurs se sont inscrits au débat ".
Le ton paraît donc plus libre, parce que plus décontracté, il est moins monocorde, les journalistes se permettent des commentaires, une appréciation des faits, mais l’information est nettement orientée en faveur du gouvernement. Les propos des ministres sont cités en longueur, ils constituent même le fil conducteur, la trame du journal. Le vocabulaire employé est aussi plus tendancieux, les adjectifs plus qualificatifs que descriptifs, les verbes employés moins neutres. Par exemple à propos d’une manifestation d’étudiants : " un groupe d’étudiants gauchistes est allé pour la 2ème fois perturber les cours au campus de Nanterre, décidément le plus turbulent. "
Par contre, quand il s’agit d’une actualité étrangère, extérieure à la France, les faits sont relatés de façon plus neutre, plus objective, la position des différentes parties concernées est exposée. Sauf quand il s’agit du bloc communiste, où le penchant des journalistes se fait nettement sentir en sa défaveur. L’introduction du doute est même permise, quand il s’agit de faits divers étrangers à la France : il semble, rien ne prouve, paraît-il.
En 1970, par rapport à 1968, il y a donc beaucoup moins d’informations d’ordre matériel, quantitatif et factuel, mais une appréciation plus qualitative, critique et orientée des faits.
Les reportages sont toujours soit des correspondances simples, soit des voix, mais uniquement des voix de ministre.

B/ de 71 à 74, Lucien Renault, directeur adjoint chargé de l’actualité parlée, cherche à présenter l’information sous toutes ses formes et dans tous ses genres.
Il veut une information rapide, complète et objective, en proposant des éléments de réflexion à partir desquels chaque auditeur peut se faire une opinion. Toutes les formes radiophoniques doivent concourir à expliquer l’information : interviews, dialogues, reportages, grands reportages, confrontations, monologue.
Extrait du 12 février 1974 : Inter Actualités 7h - 7h15 et Inter Actualités 8h - 8h20 : c’est le journaliste meneur de jeu qui annonce le journal qu’il va animer.

Découpage :

  • Titres
  • Actualité nationale ou Actualité internationale en premier, selon que l’information principale du journal, qui est traitée en premier, appartient à l’actualité nationale ou internationale.
  • Sport.

L’intonation est encore accentuée par rapport à 1970, le rythme est plus alerte, plus vif. Au niveau des reportages, on a toujours des voix de ministres, mais aussi des voix de dirigeants d’entreprise, de témoins, de victimes ou de notables locaux. On retrouve toujours des correspondances simples, mais aussi, quand il s’agit de faits divers, quelques correspondances sonores, avec bruits de fond, ambiance sonore et voix, interviewés par le journaliste sur place. A propos d’une tempête qui a fait des dégâts importants sans le pays, le reportage consiste en un papier du journaliste sur place, puis une voix d’un maire local qui raconte ce qu’il a vu, puis une question au maire du reporter sur les dégâts, puis la voix d’un commerçant qui témoigne aussi, suivie de la même question du reporter sur l’étendue des dégâts. On entend des bruits d’ambiance et de rue en fond sonore pendant le reportage. Le gouvernement est toujours privilégié par rapport à l’opposition (5 citations, 36’’ à 7h, contre rien pour l’opposition), mais de façon beaucoup moins flagrante qu’en 1970. Par le vocabulaire, par le ton employé, les journalistes expriment leur parti pris pour l’action des membres du gouvernement à l’intérieur ou à l’extérieur du territoire. A propos d’une conférence internationale sur l’énergie à Washington : " Là -dessus, M. Jobert (ministre des Affaires Etrangères) ne pouvait être d’accord, et il l’a dit hier d’une manière assez vive. Il a dit à chacun un certain nombre de vérités ".
Il n’y a pas de questionnement à propos de l’action du gouvernement, pas de mise en doute. Mais il y a une distinction nette entre les propos du gouvernement et le discours des journalistes. Les citations sont clairement définies, le journaliste s’en détache : " il a dit, il a critiqué, dit-il, écrit-il, etc. "
Le journal donne des éléments de compréhension, les journalistes discutent entre eux pour tenter d’expliquer, d’analyser une situation, un fait ou une déclaration. Toujours à propos de la conférence sur l’énergie, le journaliste qui fait son papier donne des éléments de compréhension du déroulement de la conférence (les ministres ouest-allemand en britannique se sont rangés au côté des Etats-Unis, il y a eu des tensions entre le ministre français et ce camp) : il explique que le ministre allemand est le porte-parole des ministres européens à la conférence, mais qu’il n’a pas transmis fidèlement ce qui avait été décidé. Il explique aussi le contenu du plan proposé par les Etats-Unis, les points de divergence entre les parties, et les raisons de ces divergences.
Plus loin, après la diffusion d’une voix du ministre Jobert, les journaliste en studio discutent entre eux pour expliquer, analyser ses propos.

Conclusion :

La forme des journaux parlés de France Inter, pendant la période ORTF (1964-1974), a été marquée par des constantes, encore valables aujourd’hui : la grille générale de l’information de la chaîne et l’adaptation de chaque Journal Parlé aux divers types de public à l’écoute en fonction des heures de diffusion. Mais la forme du Journal Parlé a dû aussi s’adapter, continuellement, à l’évolution des exigences de ce public, tout en tenant face à la concurrence des radios et de la télévision. Chaque période a été marquée par de grandes ambitions affichées des dirigeants de la chaîne en matière d’information. Mais de la théorie à la pratique, il y a tout un monde, et celui des journalistes de France Inter est peuplé d’exigences souvent contradictoires : celles des publics, celles des dirigeants de l’ORTF et de la radiodiffusion, celles du gouvernement qui exerce la tutelle, celles que s’imposent eux-mêmes les journalistes. Censure et contrôle sont omniprésents dans l’esprit des journalistes, et à ceux provenant des divers niveaux d’autorité qui s’échelonnent au dessus des journalistes, du rédacteur en chef au Président de la République en passant par le directeur de l’information, celui de la radiodiffusion, celui de l’ORTF et le ministre de tutelle, s’ajoutent ceux auxquels s’obligent eux-mêmes les journalistes de France Inter : autocensure et auto-contrôle.

Citer cet article : http://histoiredesmedias.com/Le-Journal-Parle-de-France-Inter.html