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32 - L’attentat, du tyrannicide au terrorisme

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Propos recueillis par Maëlle Bazin, Gilles Ferragu, Claire Sécail

Filmer l’attentat. Entretien avec Jules Naudet (en exclusivité sur ce site)

Le Temps des médias n° 32, Printemps 2019.

« C’est la grande Histoire racontée par une petite histoire »

Filmer l’attentat.

Entretien avec Jules Naudet

Propos recueillis par Maëlle Bazin [1], Gilles Ferragu [2], Claire Sécail [3]

Réalisateur français installé aux États-Unis, Jules Naudet effectue un tournage sur les pom-piers de New York lorsque se produit l’attaque du 11 Septembre 2001. Il filme l’impact du premier avion sur les tours du World Trade Center. Collectant de nombreuses images inédites de l’événement, il poursuit avec son frère Gédéon le projet initial et livre le documentaire New-York : 11 Septembre [4]. Diffusé sur CBS six mois après l’attentat, le film réunit près de 32 millions de téléspectateurs. En 2018, adoptant une approche similaire basée sur les micro-récits et les témoignages des victimes, Jules et Gédéon Naudet réalisent 13 Novembre : Fluctuat Nec Mergitur, une série-documentaire de trois épisodes consacrée aux attentats du 13 Novembre 2015 à Paris, diffusée sur Netflix.

Pour ce dossier du Temps des médias, il revient sur son travail documentaire autour des attentats. [5]

Entretien réalisé le 6 mars 2019.

Le 11 septembre 2001 : un témoin au coeur de l’événement

En septembre 2001, vous êtes à New York avec votre frère, en plein tournage d’un documentaire sur les pompiers de la ville. Le matin du 11, vous partez avec le Chef de Bataillon pour une fuite de gaz, et vous assistez, avec votre caméra, au crash du premier avion. A la fois réalisateur et témoin, comment avez-vous vécu ce moment particulier sur le plan professionnel comme sur le plan personnel ?

Le côté professionnel est le plus évident. Ce petit documentaire devait être le projet d’une passion de deux frères fascinés par les pompiers. Subitement, cela a basculé. On a filmé des images que personne n’avait parce qu’à l’époque on ne disposait pas de caméras dans son téléphone. Professionnellement, bien sûr, ça nous a aidé : nous sommes passés du statut de documentaristes obscurs à une diffusion sur une très grande chaîne à travers le monde entier.

Personnellement, c’est beaucoup plus compliqué. Mon frère et moi avons eu la chance d’avoir une enfance très privilégiée où la vision de la mort n’intervenait que lors de funérailles, pour un grand-père ou un grand oncle. Se retrouver au milieu d’un carnage, c’est psychologiquement et humainement compliqué à gérer. Mais je pense que toute personne confrontée à sa propre mortalité, du fait d’une attaque terroriste, d’un accident de voiture ou d’une catastrophe naturelle, est forcément changée, profondément. Il y a toujours des séquelles et il faut réussir, tant bien que mal à survivre à cela émotionnellement.

On comprend dans votre documentaire que votre frère et vous vivez l’événement séparément. Est-ce que vous vous souvenez du moment où vous avez confronté vos images respectives ? Vous êtes-vous dit qu’il fallait poursuivre le projet de documentaire initial ?

On a regardé nos images une semaine ou deux après. On les regardait de manière professionnelle, mais à la base, on observait surtout ce qui se passait, ce que l’autre avait vécu. Nous sommes frères et extraordinairement proches : revivre à l’écran d’une certaine façon ce que l’autre avait vécu était très dur. Ce jour là, une question nous obsédait : où est l’autre ? Aussi bien lui que moi, on se disait : « il est mort dans les tours ». Au début, regarder ces images était difficile mais en même temps salutaire. Le travail est devenu comme une thérapie. Dans mon cas, c’était comme se forcer à se confronter chaque seconde à ce que j’avais vécu, parce qu’en fait je n’avais pas arrêté de filmer. J’ai dû perdre seulement douze secondes de tout l’événement pour changer de cassette. Et avant même d’avoir vu les images, on savait qu’on avait tous les deux filmé, on se doutait de ce qu’on avait. Alors le jour même, on s’est dit qu’il fallait continuer. D’ailleurs, les pompiers eux-mêmes nous y poussaient en nous disant qu’il fallait montrer ce qui s’était passé. Il n’était pas question d’arrêter le projet, pas un seul moment.

Une phrase du documentaire nous a interpellé. On entend : « Je sais qu’ici il n’y a rien que je puisse faire. Je ne suis pas un pompier, je n’ai aucune qualification médicale. Je suis un simple civil. Mais en tant que caméraman là oui je peux faire quelque chose, et c’est témoigner de ce qui se passe. Alors le caméraman prend le dessus. ».

C’est mon frère qui le dit. Je pense qu’on a vécu des choses légèrement différentes. Gédéon avait le temps d’être proactif alors que moi j’étais totalement réactif, vu que j’étais à l’intérieur de la tour avec l’ordre de ne pas quitter mon chef, le chef Pfeifer, tandis que mon frère était seul à la caserne avec le rookie [la jeune recrue]. Ensuite, il a décidé d’aller aux tours pour me retrouver. Filmer est un choix vraiment conscient de sa part. Moi c’est beaucoup plus réactif et quand je revois tout ça, je me remémore ce que pensais au moment même. Quand je filme, c’est une forme de protection émotionnelle et psychologique, car si je n’avais rien eu à faire dans le hall d’entrée des tours, je serai devenu totalement fou. Cela explique cette volonté de filmer et cette obsession, un peu bébête quand j’y pense, de nettoyer ma lentille toutes les vingt secondes. C’est une manière de me focaliser, de canaliser mon énergie pour ne pas me disperser. Parce qu’à partir du moment où j’étais là, si je n’avais rien fait, je n’aurais pas eu ma place dans ce chaos. C’était une sorte de cocon : tu as un truc à faire, tu filmes, tu te concentres là-dessus, et par conséquent tu ne vis pas véritablement ce qui t’arrive.

Ces images sont floues, on ne voit pas grand chose [6], quelle valeur informationnelle leur donnez-vous ? Selon vous, qu’apportent-elles au public ?

Sur le moment, quand on filme, on ne réfléchit pas trop à ce genre de choses. En fait, moi je suis vraiment le petit cameraman qui vient de commencer. C’est mon frère, le professionnel. Mais là, il se trouve que c’est moi qui suis dedans donc je ne pense pas du tout au cadrage, au montage. Ensuite ce que je trouvais fascinant, et c’est pour cela qu’on a laissé beaucoup d’images horriblement filmées, c’est que ça représente exactement ce que j’ai vécu. Je présente beaucoup le documentaire dans les écoles depuis environ cinq, six ans. À chaque fois, les adolescents ont l’impression que j’ai filmé avec mon iPhone ou l’appli Facetime. Cela devient immédiat pour eux. De nombreux professeurs me l’ont dit : c’est la seule façon pour cette génération, qui est une génération visuelle, d’assimiler ce qui s’est passé et de le comprendre. Ce documentaire montre une journée fatidique perçue par une poignée d’hommes qui représentent un peu tous ces gens qui étaient là, tous ces milliers de pompiers, de policiers, etc. C’est la grande Histoire racontée par une petite histoire. On ne voulait pas faire un documentaire sur les causes géopolitiques du 11 septembre, on voulait montrer comment des gens ordinaires réagissent à un moment extraordinaire. D’ailleurs la démarche est similaire pour 13 Novembre.

13 Novembre 2015 : donner la parole aux témoins

Le 13 novembre 2015, vous êtes aux États-Unis et vous prenez connaissance par les médias des attentats qui se déroulent en France. La situation est donc tout à fait différente par rapport à celle vécue 14 ans auparavant. Vous n’êtes ni des survivants, ni des témoins directs. Quel est le cheminement qui vous a conduit à vous lancer dans ce projet de la série documentaire 13 Novembre. Fluctuat nec mergitur pour Netflix ?

Quand le 13 Novembre arrive, on est à New York en train de monter notre documentaire précédent sur la CIA. Étrangement, c’est l’inverse de ce qui s’est passé en 2001. Le 11 Septembre, nos parents sont à Paris et regardent en direct les tours s’écrouler et ils savent très bien que nous sommes dans la caserne ; le 13 Novembre, on sait que nos parents ont un dîner dans le quartier du Bataclan, vers le bar La Belle Équipe. C’est nous qui regardons la télé et ne parvenons pas à les joindre. A ce moment-là, nous n’avons pas l’idée de faire un documentaire. Quelques mois plus tard, le chef des pompiers, qui m’a sauvé la vie le 11 Septembre et qui est devenu un proche, m’appelle pour organiser la venue à Paris d’une délégation de tous les grands chefs anti-terroriste des pompiers de New York, Boston, Los Angeles, Washington. On passe une semaine en mars 2016 à rencontrer les gens de la BRI [Brigade de Recherche et d’Intervention], de la police nationale, des sapeurs pompiers de Paris, du ministère de l’Intérieur, du Samu, des hôpitaux, etc. Et là, à force de rencontrer tout ces gens et d’écouter leurs expériences, je retrouve des choses vécues le 11 Septembre. Mais je mets ça de côté, je me dis que je ne vais quand même pas me replonger là-dedans. Puis en septembre 2016, plusieurs personnes viennent à New York pour la même chose : un retour d’expérience sur les attentats américains et particulièrement celui de New York. Comme je suis habituellement un peu le guide touristique et traducteur officiel des délégations, je passe une semaine avec ces gens extraordinaires qui étaient au Bataclan, les pompiers qui sont intervenus sur les terrasses. Et à force d’échanger nos histoires de guerre, nos traumatismes, j’ai quasiment des flashbacks de ce que j’avais connu le 11 Septembre. Ce désir de sauver les autres, ces histoires très touchantes, comme celle du commissaire Molmy qui me parle de ce qu’il a vécu ce soir là quand il a découvert le corps de son meilleur ami après l’assaut au Bataclan. J’appelle Gédéon après ce diner et lui dis : « Il faut vraiment que l’on fasse quelque chose, j’ai l’impression que c’est exactement la même chose. C’est ce qu’on aime raconter, ces hommes et ces femmes extraordinaires qui ont vécu des choses terribles et en même temps, malgré tout ça, ont tout fait pour aider ». En plus, Paris est la ville où nous sommes tous les deux nés : c’était notre deuxième ville qui était touchée. On voulait faire quelque chose de positif. Nous avons commencé à parler aux gens et ensuite on est allés voir Netflix, qui a dit oui immédiatement. On a décidé d’emménager à Paris pendant un an et demi pour faire le documentaire, ville dont on était parti en 1989 quand j’avais 16 ans et Gédéon 19.

Est-ce que le fait d’avoir été vous mêmes rescapés et témoins directs d’un attentat vous a conféré un statut particulier susceptible de faciliter les discussions, une solidarité entre « anciens combattants » en somme ?

Je pense que c’est l’une des grandes raisons pour lesquelles les gens ont décidé de participer. Concernant les pompiers, la police, la BRI, les gens du ministère de l’Intérieur, etc., je les avais déjà rencontrés, et ils étaient déjà d’accord. Pour les victimes, je pense que c’est vraiment ce qui leur a permis de nous faire confiance, parce que le procédé était très long, parce qu’on savait depuis le début qu’on voulait parler de tous les endroits, de toutes les attaques pour ne pas se limiter au Bataclan. Ensuite, on a mis six à huit mois pour rencontrer et convaincre plus d’une centaine de personnes, pour ensuite réduire à environ quarante témoins. La façon dont on procédait était toujours la même : d’abord, on parlait de notre expérience, on rencontrait les gens trois, quatre, cinq fois avant qu’ils donnent leur accord pour participer. Il fallait vraiment créer un rapport de confiance parce que je voulais que les gens comprennent ce qu’on voulait faire, et d’où on venait. Et donc parler de nous, ce qu’on avait vécu psychologiquement, des études, des choses qu’on connaissait : pour eux, c’était assez nouveau, ce n’était pas la façon dont normalement les gens avec qui ils parlaient répondaient. Je connais les syndromes post-traumatiques parce que je les ai vécus. C’est cette communauté d’expérience qui leur a permis de nous faire confiance et de savoir que ce qu’on cherchait était différent, plus personnel.

Êtes-vous passé par des associations pour rencontrer les victimes ?

Pour les civils, il y a eu un mélange de choses : des amis d’amis, des recommandations. Par exemple pour les otages, c’est la BRI qui m’en a fait rencontrer un parce qu’il était devenu proche, et puis lui m’a fait rencontrer les autres. L’association Life for Paris [7], en particulier, a énormément aidé. Je suis allé rencontrer tout le monde, un par un, de manière toujours individuelle. Sauf les otages qui, eux-mêmes, avaient déjà formé un petit groupe.

Pour les interviews, vous expliquez avoir utilisé un procédé emprunté au réalisateur américain Errol Morris [8]. Expliquez-nous ce choix.

C’est le troisième documentaire pour lequel on utilise ce procédé qui s’appelle l’Interrotron. La personne que l’on va interviewer est assise sur une chaise. Face à cette personne, il y a un écran qui est un téléprompteur avec la réflexion sur une plaque de glace de mon image. Moi, je suis derrière le rideau, avec un autre téléprompteur quelques mètres derrière. La personne entend ma voix et me voit à l’écran, comme si on se parlait par Skype. On aime bien ce système pour deux raisons.

Premièrement, la personne interviewée ne voit absolument pas l’équipe qui est cachée derrière un rideau. Cela crée une grande intimité. Plutôt que de voir le caméraman, le preneur de son, l’assistant ou autre, là, il y a un côté un peu confessionnel. C’est sombre, comme un cocon protecteur, et cela permet de souffler. Ce côté calfeutré-on-ne-voit-personne permet aux gens de raconter à leur rythme, avec leurs mots et avec les détails qu’ils veulent ou pas, ce qu’ils ont vécu ce soir-là. Le fait de pouvoir raconter permet aussi d’exorciser un peu ses démons. C’est d’ailleurs les conseils que l’on avait reçus de psychologues et de thérapeutes aussi bien pour le 11 Septembre que pour le 13 Novembre. Ces interviews étaient presque hypnotiques d’une certaine façon, parce qu’on demandait aux gens de nous raconter leur soi-rée entière, de la raconter au présent et donc intérieurement de revivre eux-mêmes l’événement afin de le faire sortir, et donc de recapturer ce moment qui avait été volé.

Deuxièmement ce que l’on aime bien c’est le regard caméra. Dans les interviews, en général, la personne ne regarde jamais la caméra mais toujours une personne un peu sur le côté. Quand vous regardez le produit fini, on a l’impression qu’ils racontent directement à vous, téléspectateur, ce qu’ils ont vécu. Ils nous emmènent au cœur de l’enfer avec eux pour ensuite nous en faire ressortir à leur côté, pour trouver de l’amour et de la beauté.

À quel moment Netflix est-il entré dans le projet et comment avez-vous travaillé avec ce nouveau type de producteur ? Est-ce que le fait d’être diffusé sur une plateforme a modifié votre projet documentaire ?

Netflix nous a libéré. Au début, nous étions un peu inquiets. C’était la première fois qu’on travaillait pour eux, nous avions travaillé pour des grandes chaînes aux États-Unis comme CBS, Showtime ou Discovery, mais là on ne savait pas à quoi s’attendre, s’ils allaient être très présents. Mais cela a été le contraire. Je me souviens en particulier quand on leur a dit qu’on ne voulait pas mettre beaucoup d’images mais surtout de la parole : on avait préparé un grand speech avec pleins d’arguments ! Et ils nous ont répondu : Allez jusqu’au bout, c’est génial, on adore. Cela ne nous inquiète absolument pas ! » Avoir une chaîne qui vous dit de mettre autant de gens qui parlent sans passer d’images, c’était « Mon Dieu, miracle ! Qu’est-ce qui se passe ? » Mais on savait aussi que l’on voulait certaines choses. D’abord, rester pudique, avoir des images mais pas trop violentes, rien de « gratuit ». Ensuite, on savait qu’on ne voulait pas tomber dans le pathos, tout le monde en train de pleurer. La troisième chose, c’est que l’on savait qu’on voulait le traiter comme on a fait pour le 11 Septembre, c’est-à-dire en gardant la notion du temps et la chronologie. Une des raisons pour lesquelles nous avons choisi Netflix c’était justement pour le côté épisodique. On s’est dit que trois heures d’affilée, cela allait être beaucoup trop dur à regarder. Et donc avoir cette possibilité de regarder une heure aujourd’hui, une heure le lendemain, je trouvais cela très bien. Certains ont tout regardé d’une traite sans pouvoir s’arrêter ; d’autres ont regardé un épisode chaque semaine.

La médiatisation de la violence

Le récit du 13 Novembre est guidé par les témoignages des interviewés, mais il est aussi rythmé par la diversité des outils de communication mobilisés par les protagonistes de l’événement : images amateurs prises avec des téléphones portables, images de vidéo-surveillance, appels téléphoniques, etc. Comment avez-vous opéré la sélection de ces images et enregistrements sonores ?

Le procédé de trouver les images a été très long parce que le principe était de tout regarder ou de tout écouter pour pouvoir nous-mêmes nous mettre à la place de ces gens à qui on demande de raconter cette horreur. Il ne s’agissait pas de mettre toutes ces images dans le documentaire. Depuis le début, c’était très clair que l’on voulait être très pudiques, à la façon dont on avait fait le 11 Septembre. L’importance, c’était de remettre le téléspectateur dans le contexte pour qu’il se souvienne de ce qu’il avait entendu. Ce n’est pas aussi proche de la façon dont les victimes l’ont vécu, car cela était impossible. Il fallait un côté un peu éloigné, pas trop voyeur, mais un peu d’une certaine façon, même si cela reste pudique. La seule image que l’on utilise, c’est les cafés vides (Fig. 1 et 2). Pour les quelques images d’horreur, on a beaucoup flouté parce que c’était important de protéger et garder l’anonymat des gens qui avaient péri.

Figure 1 : November 13 Attack on Paris, S01E01

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Figure 2 : November 13 Attack on Paris, S01E03

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Il y a donc les images, mais le son s’avère, par moments, beaucoup plus puissant que n’importe quelle image. Je l’avais ressenti quand j’étais à l’intérieur des tours, et au moment où les gens sautent, ces espèces de petites explosions provoquées par la chute des corps, dont je mets du temps à réaliser la cause. Cela m’a permis de comprendre, pour le 13 Novembre, l’importance du son qui est quasiment encore plus terrible que le visuel car il s’adresse à l’imagination et à l’empathie : on sait ce que le bruit représente. Pour moi, ces bruits représentaient une vie qui s’éteignait. Pour ces gens cachés qui entendent les coups de feu, ils réalisent que chaque coup est une vie brisée. C’est très abstrait, mais quand on l’a vécu, un son représente une mort, elle est là autour de moi. C’est impossible à décrire. Le son et l’odorat nous ramènent à des moments qui peuvent être heureux, mais aussi à des instants terribles.

La pudeur adoptée dans vos réalisations est effectivement visible dans votre documentaire sur le 11 Septembre dans lequel on ne voit pas de corps, de morts ou de blessés. Est-ce un choix que vous avez fait au montage ou déjà lorsque vous filmiez dans la tour ?

Quand j’ai filmé. Ce moment où j’arrive dans la tour et que, subitement, se manifeste l’horreur de la pire façon – quelqu’un qui est en train de brûler sous vos yeux, on peut difficilement faire pire que ça – cela a été un tel choc que cela m’a forcé d’une certaine façon à me censurer. Mon frère a fait le même choix indépendamment de moi, puisqu’on ne pouvait pas se parler à ce moment. Ce jour-là, on n’a filmé aucune image de cette nature, alors qu’il y en avait. Mais on ne pouvait pas. Soyons honnêtes : égoïstement, on voulait s’épargner ça. C’était tellement horrible de les voir.

Vous faites toutefois une exception pour le prêtre Michael Judge et vous montrez notamment une photographie diffusée par Reuters [a href="https://compote.slate.com/images/adf54f83-03cd-4797-b61b-830295ed297d.jpeg++cs_INTERRO++width=1100++cs_AMP++height=733++cs_AMP++rect=3500x2332++cs_AMP++offset=0x4" class="spip_out"].

Il y a deux raisons à cette exception : la première est que father Judge était un personnage très apprécié, que l’on connaissait et qui a une place très particulière chez les pompiers. La deuxième est que la photo utilisée donne l’impression qu’il dort. C’est un hommage à cet homme qui représentait beaucoup, avec une photo qui n’est pas graphique... c’est un vieux monsieur en train de dormir sur une chaise et qui est transporté. Si la photographie avait été difficile ou graphique, nous ne l’aurions pas mise.

Cette forme de censure a été beaucoup analysée après les attentats, certains parlant d’une « censure intériorisée » [9]. Dans les médias, on ne voit quasiment pas d’images de corps, mais majoritairement les tours et les destructions matérielles [10]. Quel regard portez vous sur cette médiatisation ?

Étant impliqué, il était insupportable pour moi de voir en boucles les images des tours en feu, alors même que je les avais en tête rien qu’en fermant les yeux. Le paradoxe, c’est que mon père, rédacteur en chef du journal Photo, dont le mentor était Roger Thérond [11], m’a rendu très sensible au devoir de mémoire. Mais à un niveau personnel, je ne pouvais pas, ce qui fait sans doute de moi un très mauvais journaliste ou photographe de guerre. Je reconnais l’importance de ces images, mais le fait qu’elles sortent immédiatement ne me semble pas une bonne idée. Il existe un traumatisme collectif, et notamment pour les survivants, il est impossible de voir les images des proches morts dans l’attentat. Il faut avoir un certain recul. On doit témoigner de l’horreur que l’être humain peut infliger à son semblable, mais, au niveau personnel, quand montrer ces images ? Dans quel cadre et dans quel but ? Il n’existe pas de juste milieu. Et ce genre d’images, il y en a de plus en plus, et elles sont d’autant plus difficiles à regarder lorsqu’elles touchent votre réalité.

Entre le 11 septembre et le 13 novembre, on bascule dans une sur-médiatisation du terrorisme, dont vous rendez compte dans votre série-documentaire où les images d’actualité sont beaucoup plus présentes. Est-ce un choix de montrer la présence accrue du phénomène, et des médias, dans les vies de chacun ?

En fait, il ne s’agissait pas de montrer les médias, mais la différence, dans la perception du temps, entre la personne sur place et le moment où le reste de la population - et notamment les sauveteurs - vont avoir l’information. Par exemple, le 13 Novembre : au moment où cela commence, au stade, personne ne sait rien, c’est quand on arrive au café que l’on commence à entendre parler des attentats du stade. Il existe un délai entre ce que les gens vivent, le présent, le maintenant, et ce qu’ils apprennent – avec dans un premier temps les secours et les hommes politiques, puis l’ensemble de la population. Et au fur et à mesure que les attaques se déroulent, le temps se rétrécit, jusqu’au moment où les médias, placés devant le Bataclan, filment un attentat qui a lieu à l’intérieur de la salle. Il s’agit de montrer qu’il y a deux réalités, la réalité des personnes placées au cœur de l’événement, et celle des autres.

Selon vous qu’est ce que le documentaire apporte à la compréhension de l’événement ?

Le documentaire ne sert pas à la compréhension de l’événement dans ses implications géopolitiques, il est là comme explication de ce qu’ont vécu ces êtres humains ordinaires, amenés à faire des choix qui vont faire d’eux des gens extraordinaires. De même que l’on peut se dire que voir le pire de l’humanité nous entraîne à agir mal, on a voulu montrer ici le meilleur de l’humanité, des histoires comme celle de ce couple merveilleux, Nicolas et Émilie, qui – dans une scène qui ressemble à celle du Titanic – montent, soutenus par tout le monde, quand bien même Émilie pense qu’elle ne va pas y arriver. Mais c’est aussi Nicolas et Valérie qui, dans la fosse, se tenant la main, gardent le contact et parviennent à faire face à l’horreur qui les entoure. C’est un ensemble d’histoires et de moments d’humanité – au moment où l’on pourrait se dire que l’humanité n’a plus cours – qui subsistent, et qui font la force de ces gens, et l’admiration que j’ai pour eux. J’ai la même admiration pour la force des gens qui ont vécu le 11 septembre, les pompiers qui montaient en sachant qu’ils allaient mourir, ces civils qui descendaient soixante-dix étages en s’entraidant, c’est ce côté toujours surprenant qui fait que, au moment où tout bascule et où l’on est tenté d’abandonner face à un monde si terrible, l’être humain persévère et surprend par sa beauté et sa bonté. Et par son humour aussi : je suis resté proche de Caroline et Marie, deux femmes fortes, avec cette force intérieure, cet humour qui leur permet de se dire qu’elles ne veulent pas mourir de la main d’un homme habillé d’un jogging. Cet humour est un bras d’honneur à l’horreur de ce qui se passe autour. La force de l’être humain, c’est aussi de pouvoir trouver de l’humour dans la pire des situations, c’est un mécanisme d’autoprotection, de survie, comme moi lorsque je me mets à nettoyer ma lentille pour me concentrer.

Diffusion et réception en France et aux États-Unis

Comment votre documentaire a-t-il été reçu par les victimes tout d’abord, et par le grand public plus largement ? La réception aux États-Unis est-elle différente de celle en France ?

Le travail que l’on avait fait sur le 11 Septembre nous a un peu préparé à la façon dont les gens allaient anticiper l’arrivée du documentaire. Avant que le documentaire sur le 11 Septembre ne sorte, des rumeurs avaient circulé sur le fait que des images avaient été filmées à l’intérieur du World Trade Center. Même chose dans le cas français lorsqu’on a vu circuler des messages disant que « Attention, Netflix fait une série documentaire »… La première réaction c’est généralement : « Cela va être terrible ! De quel droit ils font ça ! » Personnellement, je comprends tout à fait. Les gens ont peur, sont inquiets. On a tous vu des documentaires faits avec un très mauvais goût, où l’on montrait des images horribles sans aucune justification journalistique ni humaine. En plus, ce segment de la population étant touché personnellement, ils sont beaucoup plus impliqués et ont raison d’avoir une inquiétude. Pour la sortie du film sur le 13 Novembre, j’avais prévenu les associations et leur avais demandé s’ils voulaient le voir, pas pour avoir un droit de regard mais pour les préparer. Life for Paris a dit oui. Tout le monde a eu plus ou moins la même réception : ils ont été très touchés, cela a été très dur pour beaucoup mais tous étaient contents d’avoir participé. Après on a fait une projection privée à la Mairie de Paris. C’était un moment assez extraordinaire. Tous ces gens qui avaient vécus des choses à la fois différentes et identiques en même temps, aussi bien au Stade de France, sur les terrasses ou au Bataclan, se retrouvaient tous ensemble. À la fin, quand les lumières se sont rallumées , tout le monde s’est reconnu et, sans vraiment se parler, se sont pris les uns les autres dans les bras. Il y avait une chaleur humaine vraiment très étonnante. Je n’ai pas eu de retour négatif de leur part mais je sais que certaines familles de victimes auraient préféré être inclues dans le documentaire. Je comprends très bien que les familles ont une histoire qu’elles veulent raconter mais ce nous faisions était différent. Je leur en ai parlé : certains ont compris, d’autres non.

Je pense que la réception aux États-Unis est légèrement différente parce qu’il y a la barrière de la langue, vu qu’il n’est pas doublé mais sous-titré, ce qui est toujours compliqué aux États-Unis. Centré sur la parole, c’est du coup un documentaire exigeant pour les Américains car il faut beaucoup s’accrocher pour lire pendant trois heures. Mais je pense que, des amis nous l’ont dit, beaucoup ont eu la même sensibilité, ont été touché de la même façon. Le terrorisme est devenu "normal" partout dans le monde et, aux États-Unis, on connaît tout ça. Mais je pense que l’histoire des victimes du 13 novembre filmées dans le documentaire a touché tout le monde, parce que c’est une histoire universelle.

Et ce qui m’a beaucoup touché dans les semaines qui ont suivi la sortie du documentaire sur Netflix, c’est de voir sur les réseaux sociaux les commentaires sur Twitter et Facebook. C’était un public très jeune qui découvrait ce qui s’était passé, soit parce qu’ils étaient trop jeunes en 2015, soit qu’ils étaient en dehors de Paris et n’avaient pas trop suivi les informations. Le documentaire était fait d’une façon qui leur parlait. La plus belle chose que j’ai pu voir, c’est quand les gens disaient « J’ai vu le documentaire. À la fin, je suis allé faire un grand câlin à mes parents et à mes amis pour leur dire que je les adorais. » C’était le message qu’on avait voulu, qui est peut-être un peu naïf mais qui est important pour nous. Célébrer la vie et l’amour après cette horreur, c’est cela que nous voulions montrer. Même si on vous emmène dans une descente aux enfers, on vous fait revenir dans l’humanité.

[1] Doctorante en sciences de l’information et de la communication, ATER, Université Paris 2 Panthéon- Assas (CARISM)

[2] Maître de conférences en histoire contemporaine, Paris Nanterre (ISP)

[3] Chargée de recherches CNRS (LCP-IRISSO), PSL Université

[4] 9/11 (titre original), documentaire franco-américain, réalisation Jules et Gédéon Naudet, James Hanlon.

[5] Nous remercions Netflix pour l’organisation de cette rencontre en vidéoconférence

[6] Quelques photogrammes sont analysés par François Jost dans son article : « Les images du 11 septembre sont-elles des images violentes ? », Daniel Dayan (dir.), La terreur spectacle. Terrorisme et télévision, De Boeck Supérieur, 2006, p. 63-73.

[7] Life for Paris est une association de victimes et de familles de victimes des attentats du 13 novembre 2015 qui a été créée en décembre 2015. Elle compte plusieurs centaines de membres.

[8] D. Beck, « Les maux sur les images », Polka, n°44, Hiver 2018-2019, p. 54-56.

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[9] C. Delage, « Une censure intériorisée ? Les premières images du 11 septembre 2001 », Ethnologie française, vol. 36, 2006, p. 91-99.

[10] C. Chéroux, Diplopie. L’image photographique à l’ère des médias globalisés : essai sur le 11 septembre 2001, Cherbourg-Octeville, Le Point du Jour, 2009.

[11] Journaliste et ancien directeur de la rédaction de Paris-Match parti rejoindre la rédaction du magazine Photo à la fin des années 1960

Citer cet article : http://histoiredesmedias.com/Filmer-l-attentat-Entretien-avec.html

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