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04 - Dire et montrer la guerre, autrement

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Anne-Claude Ambroise-Rendu

Exposition Agence France Presse 1944-2004

Le Temps des médias n°4, printemps 2005, p.298-299

Que la photographie d'actualité [1], résultat d'un « conflit entre deux impératifs : embellir, impératif hérité des Beaux arts, et dire la vérité [2] » constitue un des médias les plus puissants et les plus envoûtants, qu'elle possède une irréductible ambiguà¯té est une évidence partagée par tous : lecteurs quotidiens de la presse, amateurs d'art ou tout simplement d'images, historiens des médias. L'exposition proposée par la Bibliothèque nationale rappelle avec éclat cette séduction et ses ambivalences. Plus de 230 photographies réalisées depuis la Libération, issues du fonds de l'Agence France-Presse sont ici offertes pour la première fois à la sagacité et à l'émotion du spectateur, en 7 chapitres. En suivant ce parcours, le spectateur découvre un monde qui peut l'étonner parce que, recadré et immobilisé (sans parler du deuxième filtre que constituent les choix muséographiques), il exclut d'emblée toute possibilité de distraction. Ce monde dans lequel l'histoire nationale, évidemment, l'emporte mais semble inexplicablement s'arrêter au milieu des années 80, est dominé par le chaos et la misère, cependant la beauté y surgit aussi aux marges, dans un sourire de star ou dans les exploits sportifs polychromes magnifiquement figés. Outre les icônes que sont déjà certaines images du général de Gaulle ou la fameuse poignée de main Mitterrand – Kohl de 1984, le spectateur retiendra inévitablement le cliché d'un irakien mort en décembre 2003, allongé aux pieds de deux soldats américains, « la tête criblée de balles » nous dit une légende qui supplée ainsi utilement aux défaillances de la prise de vue. Ce que nous voyons c'est le torse à demi nu du cadavre, éclairé par une lampe torche, bras ouverts, les jambes perdues dans une ombre d'où surgissent également les jambes des soldats qui le surplombent. La pose, le clair-obscur, l'anonymat, tout ici fait penser à quelque descente de croix ou à une « leçon d'anatomie », rabattant en quelque sorte cette photographie d'actualité du côté de mythes qui ne sont pas seulement ceux du monde moderne. Le regard à la fois noyé et accusateur de la petite Rwandaise en robe rose, cherchant au Zaà¯re ses parents parmi une centaine de corps piétinés par des réfugiés fuyant l'assaut du Front patriotique rwandais, renvoie lui aussi à quelque image universelle et atemporelle de la souffrance humaine. Et l'on se surprend à penser que si, comme le disait Susan Sontag « la mémoire est faite de plans fixes », l'histoire, elle, pourrait ne s'écrire que dans le mouvement… La photographie, icône mémorielle, ne saurait se substituer à la narration historique.

[1] BNF, rue de Richelieu.

[2] Susan Sontag, Photography, 1973, cité par le Monde, le 29/12/2004.

Citer cet article : http://histoiredesmedias.com/Exposition-Agence-France-Presse.html