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Presse écrite - Imprimé

Ouvrage : Marie-Françoise Cachin, Diana Cooper-Richet, Jean-Yves Mollier, Claire Parfait (dir.), Au bonheur du feuilleton. Naissance et mutations d’un genre (États-Unis, Grande-Bretagne, XVIIIe-XXe siècles) (Créaphis éditions, 2007). Recension par Gilles Feyel.

Oubli probable au moment d’une trop rapide révision des textes avant l’édition, la France n’est pas présente dans le sous-titre de ce livre, alors qu’elle y est bien représentée, à égalité avec les États-Unis et la Grande-Bretagne : vingt et un chapitres – sept très exactement pour chacun des trois pays – présentés lors d’un colloque réuni en décembre 2004, à l’initiative du groupe de recherche sur le livre et l’édition dans le monde anglophone de l’université Paris VII-Diderot et de l’équipe de spécialistes de l’édition française de l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Au long de ses quatre parties, ce recueil a pour ambition une étude comparative et pluridisciplinaire de la naissance du feuilleton dans les trois pays concernés (six chapitres), leurs auteurs et éditeurs (sept), la diversité de leurs publics (quatre), et une dernière partie « Autour du feuilleton », juxtaposant leur publicité (deux articles), leur illustration et les serials filmés (deux autres).

On ne nommera pas les auteurs, ni ne détaillera tous les chapitres, préférant donner un point de vue global après la lecture de cet ensemble particulièrement riche de contenu et de perspectives. Si la première partie apporte peu de neuf – en dehors du roman-feuilleton The Forester, publié dès 1787 aux Etats-Unis, dans le Columbian Magazine –, elle apporte de bonnes synthèses et présente clairement la nombreuse bibliographie britannique et américaine, pas toujours facile à découvrir ni à lire pour l’historien non spécialiste. Dans les pays anglo-saxons, mais aussi en France, le feuilleton et le roman-feuilleton sont depuis une bonne trentaine d’année l’objet de nombreuses publications : pensons aux thèses de René Guise (1975) et de Lise Queffélec (1983) malheureusement toujours inédites, à l’ouvrage pionnier d’Anne-Marie Thiesse (1984), à bien d’autres publications encore… On se permettra quelques réflexions suggérées par la lecture. À comparer les supports du roman-feuilleton dans les trois pays, la France est très originale, qui développe ce type de roman découpé en tranches dans la presse quotidienne à partir de 1836, alors qu’aux Etats-Unis et en Angleterre, ces romans sont présentés dans des périodiques hebdomadaires ou mensuels. Originalité certaine, donc, qui commande l’écriture même du roman – la coupe, le « suspense » – plus rapide, plus imaginative peut-être. Cette « littérature industrielle » serait devenue un véritable « genre journalistique », ce qu’elle est moins quand la publication est de périodicité plus longue et s’apparente plus au livre. On aimerait savoir ce qu’il en était ailleurs, en Allemagne, en Italie. Dans un article publié ailleurs, Jean-Yves Mollier – « Le feuilleton dans la presse et la libraire française au xixe siècle », repris dans La Lecture et ses publics à l’époque contemporaine. Essais d’histoire culturelle, Paris, PUF, 2001, p.71-84 –, montre le succès européen du roman-feuilleton à la française qui trouve des imitateurs un peu partout, y compris en Angleterre, ce que soulignent souvent les auteurs de notre recueil. Romans-feuilletons quotidiens, romans-feuilletons hebdomadaires ou mensuels, romans-feuilletons en périodiques spécialisés ou fascicules : il conviendrait d’étudier plus précisément ces divers genres de publication et d’écriture. Plusieurs chapitres des parties suivantes analysent tel ou tel roman britannique ou américain publié par des périodiques spécialisés. Qu’en est-il pour la France ? On sait qu’à partir du milieu des années 1850, se multiplièrent à Paris les périodiques spécialisés dans la lecture populaire, périodiques nombreux jusqu’en 1914 et au-delà. Voilà tout un pan de cette littérature mis de côté. Mais il fallait bien sûr faire des choix…

On ne dira rien sur la querelle de paternité opposant Louis Desnoyers à Émile de Girardin, remarquant simplement que pour les contemporains, la publication de La Vieille Fille de Balzac dans les « Variétés » de La Presse à l’automne 1836 est bien le premier long roman découpé en tranches, publié par un quotidien français. Lire à ce propos les articles pionniers de René Guise et Patricia Kinder dans L’Année balzacienne, en 1964 et 1972. Au bonheur des feuilletons (p.86-87) propose cette intéressante chronologie dressée à partir de la thèse de Lise Queffélec sur Le Siècle : de juillet 1836 à juillet 1839, les contes et les nouvelles sont publiés dans le Feuilleton des quotidiens parisiens, cependant que les fictions « à gros gabarit textuel » sont du domaine des Variétés ; entre 1839 et 1842, le roman lourd voisine avec les nouvelles dans le Feuilleton ; à partir de 1843, sous l’effet de vogue des Mystère de Paris d’Eugène Sue, le roman lourd domine complètement le Feuilleton. Il le peut d’autant plus que les Sue, Soulié, Dumas et autres auteurs sont devenus parfaitement maîtres de la coupe et du « suspense » ainsi que le note parfaitement Lise Queffélec en son Que sais-je de 1985, souvent cité dans Au bonheur des feuilletons. Notons que le public est certainement beaucoup plus important que trois ou quatre fois le chiffre des abonnés aux quotidiens des années 1840 (p.90). Il faut probablement multiplier par 10, voire 12 ou 15 pour tenir compte des innombrables lectures collectives. En 1845, les quotidiens parisiens ont diffusé 151 000 exemplaires, soit un lectorat d’au moins deux millions.

Chez les Britanniques, les romans-feuilletons ont tant de succès que des syndicats professionnels, tel le Fiction Bureau de Bolton en Lancashire (1873, p.106), se font une spécialité de leur placement dans la presse. Il est très probable qu’il en fut de même en France pour la presse provinciale, un vaste continent inexploré, au moins pour ce genre de littérature. Pour conforter leurs activités éditoriales, les éditeurs britanniques créent des magazines, publiant plusieurs romans-feuilletons dans un même numéro. Tous ces feuilletons profitent aux auteurs et à leurs propriétaires et/ou éditeurs (p. 165-177). Utilisé dans un but de moralité publique par quelques pasteurs anglais, le roman-feuilleton l’est aussi par les syndicalistes italo-américains (p. 197-210) et pour conduire à la lecture en yiddish les nombreux travailleurs juifs émigrés aux États-Unis depuis l’Europe de l’Est (p. 211-223). On n’aura garde d’oublier les lignes très suggestives consacrées au tapage publicitaire des grands quotidiens français lors du lancement de leurs romans-feuilletons, à coups de fascicules ou d’affiches : plus de 490 feuilletons ont été ainsi lancés entre 1880 et 1914 (p. 259-272). En Angleterre, l’illustre Dickens qui a publié l’essentiel de son œuvre dans les périodiques spécialisés ou sous forme de fascicules, ne dédaignait pas la ressource publicitaire : son roman Anti-Bleak House, énumérant de nombreux dysfonctionnements sociaux, est accompagné de publicités des tailleurs Moses et Fils, passés maîtres dans l’art de se servir du contenu de ce roman pour vanter les vêtements proposés par leur maison.

On ne dira rien d’autre sur ce riche recueil qui par ses chapitres de synthèse ou par tel ou tel développement plus précis ouvre de nombreuses perspectives de recherche. À n’en pas douter, le roman-feuilleton a connu son âge d’or dans la deuxième moitié du xixe siècle, jusqu’en 1914. Tout juste se permettra-t-on de déplorer quelques redites inévitables dans ce genre d’ouvrage collectif, d’un chapitre à l’autre, et une erreur dommageable : faire débuter Le Constitutionnel sous l’Empire, avant donc 1815, année de sa fondation, mais il s’agit probablement d’une étourderie (p. 56). Il y a encore beaucoup à chercher et à découvrir sur les conditions de production-réception du roman-feuilleton, sur ses supports de presse ou de librairie, sur son expansion internationale. C’est assez dire tout l’intérêt de ce recueil, qui comme d’autres, par exemple Littérature « bas de page », le feuilleton et ses enjeux dans la société des xixe et xxe siècle, Éditions Antipodes, Lausanne, 1996, marque une étape dans l’arpentage de cet immense espace socio-historique.

Gilles Feyel

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 9, hiver 2007-2008, p. 234-236.

Ouvrage : Isabelle Garcin-Marrou, Des violences et des médias (L’Harmattan, 2007). Recension par Claire Blandin.

Issu du mémoire élaboré pour l’obtention de son habilitation à diriger des recherches, le nouvel ouvrage proposé par Isabelle Garcin-Marrou analyse plusieurs séries de discours médiatiques portant sur des phénomènes de violence. Partant des théories de la construction de l’État de Hobbes et Spinoza, l’auteure commence par montrer l’importance symbolique des violences et les enjeux de leur médiation. La conception fortement normative de l’État chez Hobbes est opposée à la pensée spinozienne, qui pose la relation entre État et individu en termes de progrès. Pour Spinoza, en effet, la liberté de jugement et d’expression est le moyen de faire reculer la violence individuelle aux marges de l’État-société. La première partie de l’ouvrage s’attache (...) Lire la suite

Ouvrage : Claire Blandin, Le Figaro. Deux siècles d’histoire (Armand Colin, 2007). Recension par Pierre Albert.

En quelques mois, trois livres viennent d’illustrer le passé du plus ancien quotidien français, un des rares à avoir survécu à l’épuration de la Libération. Meurtre au Figaro, (Larousse, septembre 2007, 256p.), de l’historien Jean-Yves Le Naour est le récit détaillé et bien documenté de l’assassinat, le 16 mars 1914, de Gaston Calmette par Madame Caillaux ; il expose en particulier les tenants et aboutissants de la campagne de dénigrement systématique menée par le journal contre l’homme fort du parti radical. Le Roman du Figaro, 1826-2006, (Plon, octobre 2006, 230p.) est une chronique alerte et bien racontée : Bertrand de Saint Vincent évoque les grandes plumes de son journal et dit comment elles ont présenté la société de leur temps.

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Ouvrage : David Luginbühl, Vom Zentralorgan zur unabhängigen Tageszeitung ?« Das Vaterland » und die CVP 1955-1991 (Academic press, 2007). Recension par Alain Clavien.

Jusque dans les années 1950, le grand quotidien alémanique Das Vaterland, lancé à Lucerne en 1871, est un journal de parti dans le strict sens du terme. Rédigé non par des journalistes mais plutôt par des politiciens-rédacteurs, membres éminents du parti catholique conservateur suisse exerçant des fonctions électives importantes, il est l’organe de cette formation politique pour toute la Suisse centrale et orientale, et ses éditoriaux illustrent et défendent une ligne quasi-officielle. Le journal est ainsi l’un des piliers de la contre-société catholique qui s’est organisée au cours de la seconde moitié du xixe siècle pour résister à la politique libérale-radicale, centralisatrice et laïcisatrice, et il joue un rôle important de courroie de transmission (...) Lire la suite

Ouvrage : Pascal Ory, Goscinny. La liberté d’en rire (Perrin, 2007). Recension par Sylvain Lesage.

S’il existe un « suffrage universel de la culture », l’importance de la figure de Goscinny ne fait aucun doute : 320 millions d’exemplaires des Aventures d’Astérix le Gaulois vendus à travers le monde, 200 millions de Lucky Luke… Mais bien plus que les tirages, Pascal Ory fait remarquer que Goscinny, et ses personnages ont acquis une dimension mythique : faut-il rappeler, par exemple, que le premier satellite français de télécommunication fut baptisé Astérix ? Trente ans après sa mort, plusieurs spécialistes de la bande dessinée ont consacré des biographies au parcours de ce scénariste prolifique et rigoureux, retraçant sa carrière et la genèse de ses œuvres les plus célèbres. C’est d’abord en historien que Pascal (...) Lire la suite

Ouvrage : Caroline Hoctan, Mai 68 en revues (IMEC éditeur, 2008). Recension par Claire Blandin.

Dans l’abondante production éditoriale générée par le quarantième anniversaire de mai 68, cet ouvrage se distingue en ouvrant une fenêtre sur un pan méconnu du paysage médiatique de l’époque : le monde des revues. Caroline Hoctan avait déjà publié en 2006 aux éditions de l’IMEC un très utile Panorama des revues à la Libération. Prolongé par le récent livre d’Olivier Cariguel, Panorama des revues littéraires sous l’Occupation, l’entreprise éditoriale de l’IMEC se poursuit donc ici dans une anthologie d’articles publiés entre avril 1968 et décembre 1969. Elle facilite l’accès à des textes dont l’intérêt patrimonial est évident. Après avoir sélectionné ces textes dans un large panel de revues, montrant la diversité du paysage (...) Lire la suite

Ouvrage : Loïc Artiaga, Des torrents de papier. Catholicisme et lectures populaires au XIXe siècle (Presses Universitaires de Limoges, 2007). Recension par Thomas Loué.

Loïc Artiaga, dans un petit livre, version remaniée d’une thèse récemment soutenue à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, propose une passionnante analyse des rapports que l’Eglise catholique entretient avec le livre et la lecture au xixe siècle. Le sujet sans doute n’est pas complètement neuf, et l’auteur souligne la dette que tous ceux qui ont abordé cette question ont contractée envers les travaux de Noe Richter, mais y apporte beaucoup par l’injection toujours discrète et efficace de cadres théoriques et par une esquisse d’analyse comparée dans l’espace francophone (France, Belgique, Québec). L’ouvrage est découpé en trois parties : la première étudie le discours de l’institution ecclésiastique sur le roman, contre (...) Lire la suite

Ouvrage : Karl Lüönd, Ringier bei den Leuten (1833 -2008). Die bewegte Geschichte eines ungewöhnlichen Familienunternehmens, (NZZ-Verlag, 2008). Recension par Alain Clavien.

A l’occasion du 175e anniversaire de la naissance de la création de l’entreprise Ringier, le journaliste et historien Karl Lüönd nous livre la première histoire de ce qui est devenu le plus grand groupe de presse helvétique actuel – présent dans douze pays, 7000 employés, 11 imprimeries, 130 journaux et magazines, une vingtaine d’émissions TV et une cinquantaine de sites Internet. Physiquement, le livre se présente comme un objet particulier, à la fois luxueux avec ses nombreux et riches cahiers de photos sur papier glacé, et en même temps clinquant et presque vulgaire avec sa couverture argentée mouchetée de noir, barrée d’un titre godiche. Etonnante manifestation graphique d’une sorte de schizophrénie qui traverse tout le livre : Ringier a bâti sa fortune sur les magazines populaires puis sur la presse de boulevard et il a, de ce fait, toujours été souverainement méprisé par les élites politico-culturelles suisses, même lorsqu’elles apprennent, dans les années 1970, à craindre sa puissance de feu médiatique, mais Ringier a aussi bâti sa fortune sur son excellence d’imprimeur, sa réputation dans le domaine de l’héliogravure notamment étant reconnue bien au-delà des frontières suisses dès le début du xxe siècle. Cette tension entre manque de reconnaissance légitime et fierté de l’excellence technique et commerciale nourrit un ressentiment qui affleure régulièrement dans l’écriture de Lüönd, qui a été longtemps rédacteur dans l’un des journaux les plus fameux de l’entreprise Ringier, le quotidien Blick. Relevons toutefois que, une fois connue et admise, la proximité de l’auteur avec son sujet n’est pas trop gênante, la connivence étant compensée par la richesse de l’information — sauf dans le chapitre consacré au Blick, consternant de prétention et de plus très sélectif, passant rapidement sur les épisodes peu glorieux de l’histoire de ce journal de boulevard.

Comme le souligne le titre du livre, Ringier est, aujourd’hui encore, une entreprise familiale.

Cinq générations séparent Johann Rudolf qui en 1833 ouvre une petite imprimerie dans la bourgade de Zofingue, de Michaël, actionnaire principal et patron depuis 1985 de la Holding Ringier AG basée à Zurich. Assez naturellement, l’auteur a articulé son plan autour des successions générationnelles. Dans cette galerie émerge un personnage extraordinaire d’entrepreneur, Paul August, représentant la troisième génération, qui reprend l’affaire en 1898, lorsque son père meurt prématurément d’un infarctus. Il n’a que 22 ans, et il va rester à la tête de l’entreprise jusqu’à sa mort, en 1960. Comme son père, le jeune homme est imprimeur dans l’âme, passionné par les aspects techniques du métier, très attentif aux nouveautés qu’il pourrait introduire dans son entreprise. Réinvestissant les bénéfices que dégage la Schweizerische Allgemeine Volks-Zeitung, un hebdomadaire vendu dans les campagnes de Suisse orientale, Paul August modernise ses installations et il est le premier en Suisse à disposer d’une rotative-illustratrice. Il utilise immédiatement les possibilités de sa machine, d’une part en imprimant dès 1909 les catalogues de vente par correspondance de la maison de confection Jelmoli, d’autre part en lançant, en 1911, un nouvel hebdomadaire, illustré, la Schweizer Illustrierte Zeitung. Si l’accueil réservé à ce nouveau journal est bonne, c’est la Première Guerre mondiale qui va en doper le tirage. Paul August comprend alors le potentiel que représente le genre éditorial de l’hebdomadaire illustré. Au lendemain du conflit, tout en investissant dans son imprimerie, il étoffe son offre en créant L’Illustré (1921) qui doit occuper le terrain encore vierge de la Suisse romande, puis les Ringiers Unterhaltungsblätter (1922) qui vise un public très populaire, enfin le magazine Sie+Er (1929), destiné à un public féminin, urbain et jeune. Lui arrive-t-il d’être en retard d’une idée sur la concurrence, Paul August réagit avec rapidité et brutalité. Lorsque les éditions Conzett & Huber lancent en 1925 la Zürcher Illustrierte, un hebdomadaire consacré au sport, dont l’importance a échappé à Paul August qui vit dans la petite ville de Zofingue, la réplique est foudroyante : en quelques semaines, Ringier met au point la Neue Illustrierte am Montag, copie exacte d’une Zürcher Illustrierte qui se trouve bientôt en difficulté. Même scénario quelques années plus tard, en 1933, lorsque le Radiohörer est lancé pour couper l’herbe sous les pieds du Schweizer Radio-Illustrierte et du Schweizerische Illustrierte Radio-Zeitung, propriétés des deux entreprises de radiodiffusion concurrentes de l’époque. Comme il n’y a pas de place pour trois journaux sur l’étroit marché suisse-alémanique, les trois titres fusionnent en 1936 pour donner naissance au Schweizer Radiozeitung, propriété des sociétés de radiodiffusion de Bâle, Berne et Zurich, mais imprimé chez Ringier.

Ce dernier exemple est caractéristique de la politique de Paul August : à ses yeux, le développement de son imprimerie est prioritaire, c’est à elle qu’il accorde tout ses soins, investissant, agrandissant, transformant ses rotatives, inventant et brevetant un certain nombre de procédés. En revanche, il ne se préoccupe pas du contenu rédactionnel de ses journaux, qui doivent être neutres en politique pour toucher le plus de monde possible et ne fâcher personne. A ses yeux, l’édition n’est là que pour alimenter l’impression.

Les événements politiques de la fin des années trente, particulièrement l’Anschluss de l’Autriche en 1938 qui inquiète fort en Suisse alémanique, va entraîner toutefois un revirement. Les lecteurs qui appréciaient jusque-là l’absence de positions politiques commencent à l’interpréter comme un signe de lâcheté, voire de soutien implicite au nazisme. Les ventes s’en ressentent. Préoccupé par l’importante transaction bancaire qui lui permet en 1940 de racheter à bon prix la majorité des actions de la maison Jelmoli, dont les propriétaires, de confession juive, ont choisi de quitter la Suisse, Paul August ne semble pas y être sensible tout de suite. Mais en 1941, il retire d’un coup sa confiance à son beau-frère Hans Brack, responsable des rédactions Ringier depuis plusieurs années, et le suspend de ses fonctions. Les inclinations pro-nazies de Brack semblent en être la cause, mais Lüönd ne s’attarde pas sur ces questions. Deux jeunes journalistes connus pour leur antinazisme sont nommés à la tête des deux publications phares de la maison : Werner Meier à la Schweizer Illustrierte Zeitung et Felix von Schumacher à Sie+Er. Ce virage idéologique dope les ventes, Sie+Er triple son tirage entre 1941 et 1945, et Ringier termine la guerre avec une réputation politique résistante. Ce dont Paul August n’a cure : le conflit terminé, ses journaux doivent revenir à l’ancienne ligne apolitique. Les rédacteurs qui ne veulent pas le comprendre, comme Schumacher, sont licenciés.

La dernière décennie de l’inusable Paul August se déroule en roue libre. Ringier engrange des bénéfices pharaoniques presque sans bouger : la publicité des marques qui connaît un essor rapide dans ces années d’émergence de la société de consommation se porte essentiellement sur les magazines illustrés. L’entreprise lance quelques nouveaux titres, pour drainer cette manne publicitaire, mais elle n’innove plus, se contentant de contrôler ses concurrents par des pratiques peu scrupuleuses de lobbying auprès des marchands de papier ou des kiosquiers… En octobre 1959 toutefois apparaît le titre qui va faire le renom de Ringier : Blick. L’idée ne vient pas cette fois de Paul August, mais du directeur et confident du patron vieillissant et malade, Heinrich Brunner. En fait, le Blick est un décalque du Bild, un quotidien de boulevard allemand lancé par l’éditeur Springer quelques années auparavant, avec un succès de scandale immense. Le succès est immense en Suisse aussi. Du cortège de protestation organisé par des étudiants à la prise de position officielle du Conseil fédéral déplorant le tort que le nouveau quotidien fait à la réputation de la presse suisse, en passant par les pressions de l’Association suisse des éditeurs de journaux, la réaction des élites helvétiques à l’apparition du nouveau-né de Ringier est très violente, caractéristique du climat de pesant conformisme qui plombe alors le pays. Cette dénonciation véhémente n’empêche pas le succès, elle y contribue certainement : en 1965 déjà, Blick est le plus fort tirage de Suisse. Le quotidien connaît plusieurs phases, passant d’un anticonformisme teinté de libéralisme de gauche à ses débuts pour dériver vers des positions populistes de droite dans les années 1970, sous le règne de Peter Uebersax qui orchestrera notamment plusieurs campagnes racistes contre les réfugiés tamouls — Lüönd passe assez rapidement là-dessus…

Si Blick est le produit-phare de la quatrième génération que représente Hans Ringier, il n’en est pas le seul souci. Hans et son directeur et bras droit Heinrich Oswald sont en effet confrontés à la nécessité d’organiser l’entreprise. Le long règne de Paul August a laissé un entreprise très saine au niveau financier, certes, mais dont le mode de gestion patriarcal est complètement dépassé et dont les produits commencent à vieillir. Il s’agit donc de doter l’entreprise d’une vraie comptabilité et d’un organigramme, de supprimer certains magazines au potentiel épuisé face à l’arrivée de la télévision, de relooker d’autres titres, comme la Schweizer Illustrierte Zeitung et Sie +Er qui sont fusionnés en 1972 pour devenir la Schweizer Illustrierte… Réorganisation, rationalisation, transformation, à quoi s’ajoutent d’importants investissements techniques et immobiliers. D’une part Ringier rachète en 1973 une grande imprimerie lucernoise où va être concentrée l’impression offset des journaux, l’héliographie restant basée à Zofingue ; d’autre part, l’entreprise installe en 1978 ses bureaux de rédaction dans de luxueux bâtiments en ville à Zurich, profitant de l’occasion pour passer à la production assistée par ordinateur. Au début des années 1980, arrivés au terme de leurs importants travaux d’intendance, Hans et Heinrich trouvent enfin un peu de temps pour lancer deux nouveaux titres qui devraient permettre à Ringier d’entrer dans « le segment des lecteurs exigeants » : Die Woche et son homologue romand, L’Hebdo. Alors que du côté alémanique, l’entreprise capote après une année seulement, L’Hebdo en revanche trouve son public, sous la houlette d’un homme résolu, Jacques Pilet, qui sait placer son journal dans l’air du temps « pro-européen » dominant dans le milieu des jeunes élites urbaines romandes. Piètre consolation, semble-t-il, pour les dirigeants de Ringier qui espéraient surtout gagner l’estime de leurs confrères alémaniques.

Arrivée aux commandes en 1985, la cinquième génération dispose d’un outil remis à neuf, avec lequel elle tente de relancer la machine éditoriale. Prenant exemple sur le modèle allemand, Michaël Ringier tente de nombreux essais de déclinaisons de Blick — Blick für Frau, Blick Auto, etc. — qui tous sont des échecs, sauf le magazine économique pour grand public que l’on titre Cash (1989). Le marché suisse semble saturé et l’on se demande comment réagir face à des rentrées qui baissent de façon inquiétante. Pour ne prendre qu’un exemple, en dix ans, de 1978 à 1988, le tirage de la Schweizer Illustrierte a passé de un million à moins de 500 000 exemplaires… Classiquement, Ringier se tourne vers l’étranger. Mais dans quelles directions aller ? L’Allemagne est un marché très concurrentiel, Ringier y fait quelques désagréables expériences avant d’y renoncer. Un développement du secteur d’héliographie aux Etats-Unis semble d’abord offrir des perspectives intéressantes, mais les investissements nécessaires pour s’y imposer effraient et l’entreprise recule après quelques années, abandonnant quelques milions dans l’aventure mais récupérant de l’argent frais bienvenu. C’est qu’entre-temps a lieu la chute du Mur, aubaine inespérée. Le groupe suisse s’est engouffré dans les marchés émergeants d’Europe centrale. Aux premières années d’eldorado et de folies spéculatives succèdent des années plus difficiles d’assainissement des marchés, mais Ringier qui vient de revendre ses affaires américaines a des réserves pour attendre des jours meilleurs et il en profite pour racheter des concurrents endettés et aux abois. En 2005, le groupe possède 74 titres en Europe centrale et de l’Est, touchant quotidiennement 9 millions de lecteurs et générant plus du tiers de son chiffre d’affaire total !

Si les marchés étrangers, avec leurs aléas, offrent un champ d’expansion possible, il en est un autre, tout aussi classique, qui intéresse aussi Ringier : le multimedia. La maison dispose d’un département vidéo depuis les années 1960, Rincovision, spécialisé dans le documentaire, qui a quelques succès à son actif. En 1987, approché par Virgin, Ringier réagit d’abord avec enthousiasme, puis refuse de trop s’engager lorsque l’affaire prend de grandes proportions. Comme dans le précédent américaine, la crainte de trop s’endetter retient Michaël et, paradoxalement, cette prudence de père de famille a certainement préservé la maison d’aventures qui auraient pu mal finir. En 1990, Rincovision est transformée en une nouvelle entité, Ringier TV, qui cherche sa voie dans le domaine étroitement corseté par les pouvoirs publics suisses de la télévision privée. Le groupe y acquiert une expérience qu’il tente d’utiliser dans les marchés émergeants plus libéralisés d’Europe de l’Est, mais en Chine aussi.

Malgré ses parti-pris et ses zones d’ombres soigneusement préservées, malgré son ton « success-story » parfois agaçant, ce livre offre la traversée édifiante d’un siècle d’histoire de la presse en Suisse. Il illustre aussi, une nouvelle fois, la richesse potentielle et la faiblesse réelle de l’histoire de la presse dans ce pays : les principaux groupes de presse helvétiques ont une longue histoire ininterrompue, entamée souvent au moment des révolutions libérales de 1830, et ils en ont conservés de riches archives, qu’ils n’ouvrent malheureusement qu’aux chercheurs agréés.

Alain Clavien

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 11, hiver 2008-2009, p. 251-255.

Ouvrage : Guillaume Pinson, Fiction du monde. De la presse mondaine à Marcel Proust (Presses de l’université de Montréal, 2008). Recension par Gilles Feyel.

Comme nous le soulignions dans les deux premiers numéros de cette revue, l’historien a beaucoup à gagner à lire les travaux de ses collègues littéraires sur la presse du xixe siècle. Dans ce livre clair, court et bien écrit, sans abus du « beau langage » parfois un peu trop employé par certains de ses collègues, Guillaume Pinson, jeune professeur au Département des littératures de l’Université Laval de Québec, présente le contenu d’une quarantaine de titres de la presse mondaine, essentiellement parisienne entre 1880 et 1914 – « Journal et mondanité » – puis en effet-miroir, « spéculaire », la « Fiction du monde », c’est-à-dire une fine analyse des romans mondains. D’où (...) Lire la suite

Ouvrage : Nicolas Rouvière, Asterix ou la parodie des identités (Flammarion, 2008). Recension par Sylvain Lesage.

Dans son premier ouvrage (Astérix ou les lumières de la civilisation, Prix Le Monde de la recherche universitaire 2006), Nicolas Rouvière s’attachait à décrypter la mise en scène du corps social dans la série créée par Goscinny et Uderzo. Dans Astérix ou la parodie des identités, l’auteur analyse cette fois l’un des principaux ressorts du comique de la série : le jeu sur les stéréotypes nationaux, à la fois français et étrangers. Nicolas Rouvière place la question de l’identité et de l’altérité au cœur de l’œuvre de Goscinny et Uderzo. Si Astérix a pu devenir le symbole d’une certaine francité, il faut rappeler que le scénario est le fruit d’un fils d’immigrés juifs polonais qui grandit en Argentine ; Uderzo, lui, est un (...) Lire la suite

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